Au Maroc, la nomination d’une femme à la tête du gouvernement a franchi un seuil symbolique. Mais pour les Marocaines, la mesure du changement se jouera aussi dans les lois, les services publics et les possibilités concrètes d’étudier et de travailler.
Un symbole désormais confronté aux décisions
Le 29 septembre 2026, le roi Mohammed VI a nommé Fatima Ezzahra El Mansouri cheffe du gouvernement et l’a chargée de former l’exécutif. Première femme à occuper cette fonction au Maroc, elle dirige désormais un gouvernement issu des élections législatives du 23 septembre. La coalition rassemble le Parti Authenticité et Modernité (PAM), l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires et le Parti du progrès et du socialisme. Le communiqué officiel marocain sur sa nomination et la presse nationale confirment cette séquence politique.
Le débat sur la place des femmes au pouvoir s’est manifesté jusque dans les réactions publiques. L’ancien ministre de la Justice Mustapha Ramid a repris un adage religieux pour contester la légitimité d’une femme à diriger le gouvernement. Cette prise de position, rapportée dans la matière initiale, illustre les résistances du débat. Elle ne résume toutefois ni les opinions de la société marocaine ni les interprétations religieuses du pays.
Dans un entretien publié avant la nomination, la militante marocaine Yasmina Benslimane soulignait l’importance du parcours politique de la nouvelle cheffe du gouvernement, mais aussi les inégalités d’accès aux réseaux de pouvoir. Cette distinction est essentielle : une première peut déplacer les représentations sans transformer, à elle seule, les règles qui façonnent la vie quotidienne des femmes.
La Moudawana, premier test politique
La réforme du code de la famille, appelé Moudawana, sera l’un des dossiers les plus révélateurs. Ce texte encadre notamment le mariage, le divorce, la garde des enfants et les successions. Les propositions de révision ont été présentées après un processus lancé en 2023. En décembre 2024, le Cabinet royal a indiqué que plus d’une centaine de propositions avaient été examinées et que certaines questions avaient été soumises au Conseil supérieur des oulémas, l’instance officielle chargée d’émettre des avis religieux. Le communiqué du Cabinet royal sur la révision décrit cette étape.
Les propositions touchent à des sujets sensibles, dont le mariage des mineures, la polygamie, le divorce et l’héritage. Elles ne sont pas encore l’équivalent d’une loi adoptée : le texte doit suivre les étapes politiques et législatives nécessaires. Le Conseil supérieur des oulémas intervient sur les questions considérées comme relevant de références religieuses. Le gouvernement devra donc composer avec le Parlement, les institutions religieuses, les partis et les associations qui défendent des positions parfois opposées.
Les règles successorales restent une source de préoccupation pour les organisations de défense des droits des femmes, notamment lorsque les filles héritent d’une part inférieure à celle des fils dans des situations comparables. L’enjeu ne se limite pas au principe d’égalité : il concerne aussi l’accès des femmes à la propriété et leur autonomie économique. Les conséquences varient selon les familles, les régions et les ressources disponibles.
Éducation et services : des écarts qui persistent
L’accès à l’école montre pourquoi les symboles doivent être suivis de politiques concrètes. Les données publiées par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) indiquent qu’en 2025, le taux de scolarisation des filles rurales âgées de 15 à 17 ans atteignait 62 %. Ce chiffre est inférieur aux taux des zones urbaines. Il diffère aussi du taux de 55 % cité dans la matière initiale : les indicateurs et les séries statistiques ne doivent donc pas être confondus. La publication du HCP sur les droits et la scolarisation documente cet écart persistant.
Pour les adolescentes des campagnes, la distance jusqu’aux établissements, le coût des déplacements et les contraintes économiques peuvent compliquer la poursuite des études. Les besoins liés à la santé menstruelle comptent également parmi les obstacles évoqués par des jeunes Marocaines. Une réponse durable suppose des mesures adaptées aux réalités locales : transport, infrastructures scolaires, accompagnement social et accès aux produits d’hygiène.
Ces politiques concernent aussi l’économie. Une scolarité interrompue réduit les choix de formation et d’emploi des jeunes femmes. À l’inverse, des services accessibles peuvent élargir leur participation à la vie économique, dans les villes comme dans les zones rurales. Les résultats dépendront des budgets, de leur mise en œuvre locale et de la capacité des administrations à atteindre les personnes les plus éloignées des services.
Un pouvoir partagé, des attentes élevées
Le Maroc est une monarchie constitutionnelle où le roi conserve des prérogatives importantes, tandis que le gouvernement conduit l’action publique dans le cadre défini par la Constitution. Cette répartition limite l’idée qu’une nomination, même historique, suffirait à modifier seule l’orientation de l’État. El Mansouri dispose néanmoins d’une tribune politique et d’une responsabilité directe dans les priorités de son équipe.
Le 19 octobre, elle a présenté devant les deux chambres du Parlement le programme gouvernemental pour 2026-2031. La chaîne publique SNRT a rapporté que ce programme liait les priorités de l’exécutif à l’autonomisation des femmes, à l’éducation, à l’emploi et à la protection sociale. Il faudra distinguer les engagements annoncés des mesures effectivement financées et appliquées. Le compte rendu de SNRT News sur la présentation au Parlement offre un premier repère sur les priorités déclarées.
La question dépasse les frontières marocaines sans effacer les différences entre pays d’Afrique du Nord. Elle rejoint un débat continental sur la représentation politique : combien de femmes accèdent aux plus hautes fonctions, et quels changements suivent leur arrivée ? Au Maroc, les prochains repères seront les décisions législatives sur la Moudawana, les moyens consacrés aux services et les résultats observables dans l’éducation et l’emploi. La nomination a ouvert une porte. C’est l’action du gouvernement, et le contrôle exercé par les institutions et la société, qui dira ce qu’elle permet réellement.