En Éthiopie, une crise politique au Tigré ne reste jamais longtemps une affaire intérieure. La région touche l’Érythrée, et les accusations croisées entre Addis-Abeba et Asmara font peser le risque d’un nouvel affrontement entre deux pays déjà liés par une histoire de guerre et d’alliances renversées.
Un avertissement dans un contexte de combats renouvelés
Lundi 19 octobre 2026, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a adressé une mise en garde à l’Érythrée. Dans une intervention en tigrigna, il a déclaré que le fait d’ignorer les appels de son gouvernement aurait des conséquences « très, très, très graves ». Il a accusé Asmara de servir de base à des forces hostiles à l’Éthiopie. Cette accusation n’a pas été étayée publiquement par des éléments vérifiables dans les informations disponibles.
Cette déclaration intervient après la reprise des combats dans le nord de l’Éthiopie, fin septembre. Le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), mouvement politique et armé qui a longtemps dominé la région, a affronté les forces fédérales et leurs alliés. Les combats ont rompu la trêve fragile instaurée par l’accord de Pretoria de novembre 2022, négocié sous l’égide de l’Union africaine. L’UA et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est, ont appelé à la désescalade. Le point sur la reprise des combats et les appels de l’UA et de l’IGAD.
Le TPLF s’est retiré de Mekelle, capitale régionale, au début d’octobre. Le gouvernement fédéral a ensuite installé une administration provisoire, chargée notamment de préparer des élections dans les six mois. Ce calendrier est un objectif annoncé par les autorités, pas la garantie d’un scrutin libre ni d’un retour durable à la paix. L’Associated Press et Reuters ont rapporté la mise en place de cette administration et les préparatifs électoraux. Les tâches confiées à l’administration provisoire du Tigré.
La paix de Pretoria reste inachevée
La crise actuelle prend racine dans une guerre de deux ans, déclenchée en 2020 entre le gouvernement fédéral et les forces tigréennes. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022, avait mis fin aux principaux combats. Il prévoyait le désarmement, le rétablissement des services publics et un processus politique. Mais l’application de plusieurs dispositions est restée contestée. Les rivalités autour de l’autorité régionale, des territoires disputés et du retour des déplacés ont entretenu les tensions.
Le rapport de force a aussi changé au-delà du Tigré. L’Érythrée, indépendante de l’Éthiopie depuis 1993, avait combattu aux côtés du gouvernement fédéral pendant la guerre de 2020-2022. Depuis, la relation entre Abiy Ahmed et le président érythréen Isaias Afwerki s’est détériorée. La question de l’accès éthiopien à la mer Rouge contribue à cette méfiance : l’Éthiopie, pays enclavé, défend un accès maritime accru, tandis qu’Asmara voit certaines déclarations d’Addis-Abeba comme une menace à sa souveraineté.
Les accusations de soutien érythréen aux groupes armés doivent donc être rapportées comme des accusations, et non comme un fait établi. À l’inverse, les autorités érythréennes ont rejeté les accusations éthiopiennes relatives à une présence de leurs troupes sur le territoire éthiopien et ont dénoncé ce qu’elles présentent comme une menace contre leur souveraineté. Les versions des deux gouvernements divergent, tandis que les informations indépendantes sur les mouvements militaires restent difficiles à vérifier.
Les civils au cœur des conséquences
Pour les habitants du Tigré, le changement de contrôle de villes ne signifie pas le retour à la normale. Les combats perturbent les déplacements, l’accès aux soins et les activités économiques. Des habitants interrogés par l’Associated Press ont décrit des banques fermées et un manque de soins médicaux dans certaines zones. Ces témoignages signalent des difficultés locales, sans constituer un bilan complet de la situation dans toute la région.
La population civile risque de subir les effets immédiats d’une nouvelle escalade : insécurité, déplacements forcés et services interrompus. Les commerçants et les petites entreprises dépendent de routes sûres et d’un système bancaire fonctionnel. Les autorités fédérales, elles, doivent rétablir leur contrôle politique sans transformer l’administration provisoire en simple instrument de coercition. Pour les responsables tigréens, la participation à un processus électoral crédible dépendra aussi de garanties de sécurité et d’une place réelle dans les institutions.
Dans le même temps, la crise bilatérale peut dépasser la frontière. Le 1er octobre, la Commission de l’Union africaine a exprimé son inquiétude face à la montée des tensions entre l’Éthiopie, l’Érythrée et l’Égypte, et appelé à la retenue. Quelques jours plus tard, elle a clarifié sa position après des remarques de l’Égypte. Cette démarche souligne que les frictions dans la Corne de l’Afrique s’inscrivent dans un jeu régional plus large, où les relations entre voisins et les enjeux de sécurité maritime comptent aussi. La déclaration de l’Union africaine sur les tensions régionales.
Un test pour les mécanismes africains de médiation
Le prochain enjeu est double : empêcher que les affrontements au Tigré débouchent sur une guerre interétatique, et donner un contenu politique à la trêve de 2022. L’IGAD peut offrir un cadre de concertation entre pays de la région. L’Union africaine, qui a facilité l’accord de Pretoria, reste centrale pour relancer les discussions entre les parties éthiopiennes. Mais les appels à la retenue auront peu d’effet sans accès à des informations fiables, des garanties pour les civils et une volonté de négocier.
La mise en garde d’Abiy Ahmed ne suffit pas à établir que l’Érythrée soutient les combattants tigréens. Elle révèle toutefois le niveau de défiance entre les deux capitales, au moment où les engagements de Pretoria sont fragilisés. Pour Addis-Abeba, l’enjeu est de sécuriser le nord et de restaurer l’autorité fédérale. Pour Asmara, il est de défendre sa souveraineté face aux ambitions maritimes qu’elle prête à son voisin. Pour les habitants du Tigré, l’urgence reste plus concrète : éviter une nouvelle guerre et retrouver des institutions capables d’assurer leur sécurité et leurs services essentiels.