Amiet est à la fois un lieu de commerce et un point de passage entre des communautés soudanaises et sud-soudanaises. Le 19 octobre, une frappe de drone a frappé son marché. Le bilan annoncé le lendemain atteint au moins 153 morts, selon l’administration locale d’Abyei. L’identité des responsables reste à établir de manière indépendante.
Abyei, une frontière sans statut définitif
Abyei se trouve entre le Soudan et le Soudan du Sud. Les deux pays revendiquent cette zone stratégique, riche en pétrole. Son statut devait être décidé par référendum après l’accord de paix de 2005, qui a préparé l’indépendance sud-soudanaise. Le vote n’a jamais eu lieu, notamment faute d’accord sur les personnes autorisées à y participer.
La Force intérimaire de sécurité des Nations unies pour Abyei, ou UNISFA, surveille la zone et contribue à protéger les civils. Mais sa présence ne règle pas le différend politique. L’ONU relevait encore en 2025 que la guerre au Soudan et l’incertitude politique freinaient la reprise des discussions entre les deux voisins. L’ONU a décrit l’impasse diplomatique autour d’Abyei.
Pour les habitants, les enjeux dépassent la souveraineté. Le marché d’Amiet dessert notamment les communautés ngok dinka et missériya. Il relie aussi les circuits de commerce locaux aux zones voisines du Kordofan occidental, au Soudan. Dans une région frontalière disputée, attaquer un marché peut donc toucher à la fois les civils, les échanges et les relations entre communautés.
Un bilan attribué aux autorités locales
Yohanna Akol Ngor, ministre de l’Information par intérim de l’administration d’Abyei, a annoncé mardi 20 octobre un bilan d’au moins 153 morts. Il a indiqué que la frappe avait atteint le marché d’Amiet lundi, vers 11 heures, et provoqué un incendie près d’un dépôt de carburant. Les premiers chiffres communiqués étaient plus bas : 73 morts et 19 blessés, selon le média sud-soudanais Sudans Post. L’augmentation du bilan rapportée ensuite par Associated Press et Reuters souligne que les secours poursuivaient leurs recherches.
L’administration d’Abyei accuse l’armée soudanaise d’avoir mené l’attaque. Des responsables sud-soudanais ont également mis en cause les forces armées du Soudan. Mais cette attribution n’a pas été confirmée de façon indépendante. Associated Press rapporte que l’agence n’a pas pu vérifier qui avait lancé la frappe et que l’armée soudanaise n’avait pas répondu à sa demande de commentaire. Il faut donc distinguer le bilan communiqué localement de la responsabilité, qui reste contestée ou non établie.
Les conséquences médicales sont déjà visibles. Médecins Sans Frontières a indiqué que plus de vingt blessés avaient été admis à l’hôpital Ameth Bek, certains dans un état critique et plusieurs souffrant de brûlures. Le ministère sud-soudanais des Affaires étrangères a annoncé avoir convoqué l’ambassadeur du Soudan pour protester. Ces informations sont rapportées par Associated Press et par Reuters, repris par ThePrint. Elles confirment les déclarations officielles, mais ne constituent pas une enquête indépendante sur les circonstances de la frappe.
La guerre soudanaise gagne les routes commerciales
Depuis avril 2023, l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), groupe paramilitaire rival, se combattent pour le contrôle du pays. Les combats ont déplacé des populations et fragilisé les services essentiels. La guerre ne se limite pas aux fronts : les frappes de drones touchent aussi des marchés et des lieux de transit, où se croisent commerçants, voyageurs et familles.
La frappe d’Amiet survient après une attaque signalée le 18 octobre à Al-Dibab, dans le Kordofan occidental. Un bilan d’environ 80 morts y a été rapporté par un témoin et une source médicale, selon le Guardian. Ces deux épisodes rapprochés ne suffisent pas à établir une campagne coordonnée. Ils montrent toutefois le risque croissant pour les espaces civils et commerciaux dans des zones où l’accès aux soins et la vérification des faits sont difficiles.
Les effets ne se répartissent pas de manière égale. Les commerçants perdent leurs stocks et leurs moyens de subsistance. Les personnes blessées doivent rejoindre des structures de soins parfois éloignées. Les familles déplacées ou en transit, notamment celles qui franchissent la frontière, peuvent se retrouver exposées à la violence sans disposer de réseaux locaux pour les aider. À plus long terme, la perturbation des marchés complique l’approvisionnement des localités voisines.
Un test pour les relations entre Khartoum et Juba
La crise place aussi le Soudan du Sud devant un équilibre délicat. Juba doit défendre la sécurité de sa population et protester contre une frappe sur son territoire administratif, tout en évitant que l’incident n’aggrave les tensions avec Khartoum. Pour le Soudan, l’accusation portée par les autorités d’Abyei ajoute un enjeu diplomatique à une guerre déjà lourde de conséquences régionales.
L’UNISFA reste un acteur central, mais son mandat ne remplace ni une enquête sur les faits ni un accord politique sur Abyei. Le défi immédiat est de protéger les civils, d’assurer l’accès aux soins et d’éclaircir la responsabilité de la frappe. À l’échelle régionale, l’incident rappelle qu’un conflit interne peut déstabiliser les zones frontalières, perturber les échanges et mettre à l’épreuve la coopération entre États voisins.
Le bilan de 153 morts doit rester attribué à l’administration locale tant qu’un décompte indépendant n’est pas disponible. La suite dépendra notamment de l’évolution des secours, de la réaction officielle de l’armée soudanaise et des démarches diplomatiques entre Juba et Khartoum. Dans une région dont le statut demeure irrésolu depuis des années, la vérification des faits et la protection des civils sont désormais des enjeux immédiats.