Pour les familles qui attendent depuis des décennies de connaître le sort de leurs proches, une question reste entière : pourquoi tant de crimes transmis aux autorités après la fin de l’apartheid n’ont-ils pas été poursuivis ? Le témoignage de Thabo Mbeki, le 19 octobre 2026, place cette interrogation au cœur d’une enquête judiciaire sud-africaine, sans encore y apporter de réponse définitive.

Une commission pour examiner les retards

En Afrique du Sud, la Commission vérité et réconciliation (CVR), créée en 1996 sous la présidence de Nelson Mandela, a recueilli des témoignages sur les violences politiques commises pendant l’apartheid. Certains responsables pouvaient obtenir une amnistie s’ils révélaient pleinement la nature de crimes politiques. Ceux qui ne l’ont pas demandée ou ne l’ont pas obtenue restaient susceptibles d’être poursuivis.

La CVR a transmis environ 300 dossiers au parquet national, la National Prosecuting Authority (NPA), pour enquête et éventuelles poursuites, selon une revue commandée par cette institution. Seule une petite partie a abouti à des condamnations. Le temps complique désormais le travail judiciaire : des témoins et des suspects sont morts, tandis que des éléments de preuve peuvent avoir disparu.

Le 29 mai 2025, le président Cyril Ramaphosa a institué une commission d’enquête présidée par Sisi Khampepe, ancienne juge de la Cour constitutionnelle. Sa mission est de déterminer si des pressions ont empêché la police ou le parquet d’enquêter sur les dossiers de la CVR, et si des agents publics y ont pris part. Elle peut aussi recommander d’autres enquêtes ou poursuites. Les accusations restent à établir : la commission n’a pas pour mandat de présumer la culpabilité d’une personne.

Mbeki conteste les accusations de tractations

Thabo Mbeki a dirigé l’Afrique du Sud de 1999 à 2008, après Nelson Mandela. Devant la commission réunie à Johannesburg, il a nié avoir ordonné l’abandon de dossiers ou conclu un accord secret avec des responsables de l’armée et de la police pour les protéger de poursuites.

L’ancien président a reconnu avoir rencontré des officiers de l’ancienne force de défense et de la police sud-africaines. Mais, selon son témoignage, une réunion portait sur les difficultés rencontrées par ces responsables face au processus d’amnistie et sur la demande que l’ancien président F. W. de Klerk se présente devant la commission compétente. Mbeki soutient qu’il ne s’agissait pas de négocier une immunité. Le média sud-africain TimesLIVE et l’agence Associated Press rapportent ces éléments.

Mbeki a également défendu son intervention parlementaire de 2003, prononcée après la remise du rapport final de la CVR. Il affirme qu’elle rejetait une amnistie générale et reconnaissait au parquet le pouvoir de décider des poursuites. Il estime que la NPA doit expliquer pourquoi des dossiers transmis par la commission n’ont pas avancé. Cette version est la sienne ; les enquêteurs doivent la confronter aux documents, témoignages et décisions de l’époque.

Le débat porte aussi sur l’indépendance du parquet

L’enjeu dépasse la responsabilité d’un ancien chef d’État. Il touche au fonctionnement des institutions sud-africaines après 1994 : le gouvernement pouvait-il influencer les enquêtes, et les autorités judiciaires ont-elles exercé leur indépendance ? La commission examine les années 2003 jusqu’à aujourd’hui, une période qui couvre plusieurs administrations. Elle devra donc distinguer les décisions, les responsabilités et les niveaux de preuve.

Les familles de victimes et survivants, soutenus par la Foundation for Human Rights, demandent des explications sur les retards et veulent que la justice reconnaisse les conséquences de ces impasses. Vingt-cinq familles et survivants ont engagé en janvier 2025 une procédure contre l’État. Pour eux, le délai n’est pas abstrait : il peut rendre impossible l’identification des responsables et priver leurs proches d’une audience judiciaire de leur vivant.

De son côté, la NPA affirme avoir relancé des dossiers. En avril 2025, elle a salué une décision de la Haute Cour concernant les poursuites liées à la mort de militants connus sous le nom de « COSAS 4 ». La juridiction a rejeté des objections contestant notamment la possibilité de poursuivre des crimes contre l’humanité commis avant 1994. Cet exemple montre que des procédures restent possibles, mais ne règle pas la question du traitement des centaines d’autres dossiers.

Le désaccord porte aussi sur les réparations. Le gouvernement présente la commission comme un moyen d’établir les faits et d’orienter les suites à donner. Les familles, elles, ont maintenu leur démarche judiciaire sur les dommages constitutionnels. L’enquête pourrait éclairer les responsabilités institutionnelles, mais elle ne remplace pas automatiquement les procès pénaux ni ne garantit, à elle seule, une réparation individuelle.

Une épreuve pour la démocratie sud-africaine

Le dossier résonne en Afrique australe, où l’expérience sud-africaine de justice transitionnelle est souvent observée comme une tentative de concilier révélation de la vérité, réconciliation et responsabilité pénale. La SADC, communauté régionale qui rassemble des États d’Afrique australe, n’est pas chargée de cette enquête nationale. Mais l’issue du processus pèsera sur la manière dont la région évalue la capacité d’une démocratie à rouvrir des dossiers anciens sans préjuger des conclusions.

Pour la population sud-africaine, l’enjeu concerne à la fois la confiance dans le parquet et le sens concret de l’égalité devant la loi. Pour les familles, il s’agit de vérité et de reconnaissance ; pour les institutions, de démontrer que les décisions passées peuvent être examinées avec impartialité. Les audiences de Mbeki se poursuivent, tandis que d’autres anciens responsables doivent également témoigner. La prochaine étape déterminante sera le rapport de la commission et ses recommandations, attendus après ses travaux : ils devront clarifier ce qui est établi, ce qui reste contesté et quelles suites judiciaires sont encore possibles.