Un procès qui regarde moins un complot qu’une transition sous tension

À Bamako, un procès politique ne se lit jamais seulement dans le dossier. Il dit aussi quelque chose de l’équilibre réel du pouvoir, des loyautés brisées et des silences que l’État peine à refermer. Dans l’affaire jugée à la Cour d’appel, les accusés sont six. Mais le débat, lui, tourne surtout autour d’une période précise : celle où la transition malienne a basculé, entre le coup d’État d’août 2020 et la reprise en main du 24 mai 2021 par les militaires déjà installés au sommet de l’appareil sécuritaire.

Le Mali reste, depuis cette séquence, dans une recomposition institutionnelle permanente. La transition, censée ouvrir la voie à des élections et à une normalisation politique, a été marquée par des rapports de force internes, puis par des tensions durables avec la CEDEAO, la communauté économique d’Afrique de l’Ouest, et avec plusieurs partenaires extérieurs. Dans ce contexte, chaque affaire sensible devient aussi un test de crédibilité pour la justice, pour l’exécutif de transition et pour une opinion publique fatiguée des zones d’ombre.

Une audience dominée par un témoin unique et des réponses fragiles

Le 20 juillet 2026, la Cour a entendu Soumaila Bagayoko, présenté comme le témoin central de l’accusation. C’est sur sa dénonciation que l’enquête s’est bâtie, selon plusieurs comptes rendus concordants. Le dossier vise notamment l’ancien directeur de la sécurité d’État, le colonel-major Kassoum Goïta, l’ancien secrétaire général de la présidence Kalilou Doumbia, le commissaire principal Moustapha Diakité, l’adjudant-chef Abdoulaye Ballo, l’homme d’affaires Sandi Ahmed Saloum et Issa Samaké, dit « Djoss ». Ils sont poursuivis pour association de malfaiteurs, tentative d’attentat, complot contre le gouvernement et complicité.

Devant la Cour, Soumaila Bagayoko a maintenu qu’il avait été approché via Issa Samaké, puis mis en contact avec Kassoum Goïta. Il a décrit un projet de coup de force et affirmé avoir ensuite signalé les faits à la Sécurité d’État. Mais la défense a immédiatement relevé les failles du récit. Selon des témoins de l’audience, ses réponses sont restées très limitées sur les détails, au point de revenir souvent à une formule unique : « Je n’ai pas de réponse ». L’un des points les plus discutés a été son incapacité à identifier clairement les accusés face à lui, malgré les contacts téléphoniques et les rencontres qu’il dit avoir eus avec eux.

Le témoignage a aussi mis en lumière une procédure peu ordinaire. Le témoin a indiqué que ses premières déclarations avaient été recueillies dans les locaux de la Sécurité d’État, et non devant la brigade de gendarmerie chargée de l’enquête. Le dossier judiciaire, lui, n’aurait pas non plus permis une confrontation directe entre lui et les personnes mises en cause au stade de l’instruction. Ces éléments n’annulent pas l’accusation. Mais ils nourrissent le débat sur la solidité d’un dossier qui repose, à ce stade, sur un seul récit central.

Le cœur du dossier : la fracture née de mai 2021

Pour comprendre la portée de cette affaire, il faut revenir à mai 2021. Bah N’Daw, président de transition, et son Premier ministre Moctar Ouane avaient été arrêtés puis poussés à la démission après un remaniement qui avait contrarié les militaires influents. Les observateurs de l’époque avaient vu dans cet épisode un second coup de force, cette fois contre la façade civile de la transition mise en place après le putsch du 18 août 2020.

Dans ce contexte, les noms de Kassoum Goïta et Kalilou Doumbia ne renvoient pas seulement à deux personnalités connues. Ils renvoient à deux pôles d’un même moment historique : la sécurité d’État, cœur de la machine coercitive, et la présidence de transition, censée incarner le retour progressif à l’ordre constitutionnel. Le fait que les coaccusés soient détenus depuis 2021 ajoute une dimension humaine et politique au dossier. Il ne s’agit plus d’un simple contentieux technique. Il s’agit d’hommes enfermés depuis près de cinq ans, dans une affaire qui cristallise aussi les soupçons de torture évoqués par la défense et la fracture entre institutions.

Les avocats de la défense ont, dès l’ouverture des débats, tenté d’opposer une loi d’amnistie aux poursuites. La Cour a rejeté cette première exception, ce qui a permis au procès de continuer. Ce point est important. Il montre que la bataille ne porte pas seulement sur les faits. Elle porte aussi sur l’interprétation du droit de transition, sur la frontière entre actes politiques, faits de sécurité et infractions pénales. Dans un pays où l’appareil d’État a été plusieurs fois reconfiguré par des hommes en uniforme, cette frontière reste l’un des sujets les plus sensibles.

Ce que cette affaire dit du Mali, mais aussi de la région

Pour les Maliens, le dossier a deux lectures. La première est judiciaire : il faut établir si un complot a réellement été préparé, qui en a eu connaissance, et avec quelles preuves. La seconde est politique : le procès révèle les rivalités internes au sein d’un pouvoir qui s’est construit dans la rupture. C’est aussi pour cela que l’audience attire l’attention au-delà du palais de justice. Elle touche à la manière dont la transition est racontée, justifiée, puis institutionnalisée après coup.

Sur le plan régional, le Mali reste observé par la CEDEAO, les pays du Sahel et l’Union africaine, même quand le pouvoir de Bamako revendique une ligne plus autonome. La crise de 2021 avait déjà montré que les tensions internes maliennes peuvent rapidement prendre une dimension ouest-africaine, surtout lorsque les changements de pouvoir affectent la légitimité des transitions et le calendrier électoral. Le dossier actuel rappelle cette réalité : au Sahel, une procédure judiciaire peut devenir un baromètre politique.

La suite est attendue pour les réquisitions du parquet et les plaidoiries de la défense. Ce sera le moment où la Cour devra trancher sur la valeur du témoignage central, la cohérence des auditions et la portée des faits reprochés. Au-delà du verdict, c’est aussi la mémoire de la transition malienne qui se jouera là. Entre Bamako et le reste de l’Afrique de l’Ouest, le signal est clair : les transitions militaires laissent souvent derrière elles des dossiers judiciaires lourds, et ces dossiers finissent presque toujours par raconter une histoire plus vaste que celle inscrite sur le banc des accusés.