À Accra, la lutte contre la corruption ne se joue plus seulement dans les tribunaux. Elle se joue aussi dans la rue, au moment où les citoyens demandent que la reddition des comptes échappe aux alternances partisanes. Vendredi 2 octobre 2026, une mobilisation portée par le collectif Democracy in Progress a placé cette exigence au centre du débat public ghanéen.
Une mobilisation citoyenne dans la capitale
Les manifestants se sont rassemblés dans les rues d’Accra vêtus de blanc, avec des pancartes appelant à faire passer la loi avant les fidélités politiques. Leur message était simple : les responsables publics doivent répondre de la gestion des ressources de l’État, quelle que soit leur appartenance partisane.
Le collectif affirme agir sans mandat d’un parti. Il demande toutefois que les enquêtes ouvertes contre d’anciens responsables se poursuivent et que les fonds éventuellement détournés soient récupérés. Une pétition devait être remise aux institutions concernées, notamment à la présidence et à la justice.
Les organisateurs veulent également étendre leur initiative aux autres régions du Ghana. Cette perspective donnerait à la mobilisation une dimension nationale, au-delà de la seule capitale. Elle pourrait aussi mesurer l’implantation réelle d’un mouvement qui se présente comme civique et non partisan.
Le débat intervient dans un pays où les alternances entre le National Democratic Congress, le NDC, et le New Patriotic Party, le NPP, structurent fortement la vie politique. Depuis le retour de John Dramani Mahama à la présidence, en janvier 2025, chaque procédure visant un ancien responsable du NPP est observée à travers ce prisme.
ORAL, une promesse devenue test politique
La mobilisation s’inscrit dans le prolongement de l’initiative Operation Recover All Loot, connue sous l’acronyme ORAL. Ce dispositif recueille des signalements sur des soupçons de corruption et de mauvaise gestion afin de les transmettre aux services compétents.
Le comité ORAL a remis un premier rapport à la présidence en février 2025. La présidence ghanéenne a alors évoqué 36 dossiers examinés, pour une valeur estimée à 20,49 milliards de dollars. Ce montant correspond à une estimation des affaires étudiées, et non à un bilan judiciaire définitif. Il ne permet donc pas, à lui seul, d’établir la réalité de chaque préjudice.
Le président John Dramani Mahama avait promis que l’opération ne viserait pas uniquement les membres de l’ancienne administration. Dans une déclaration rapportée par la Ghana News Agency, il assurait que les responsables de son propre camp seraient soumis au même standard.
C’est précisément sur ce point que se concentre désormais la pression politique. Une campagne anticorruption gagne en crédibilité lorsqu’elle produit des procédures transparentes, des dossiers solides et une application identique de la loi. À l’inverse, des abandons de poursuites mal expliqués alimentent rapidement le soupçon d’une justice à géométrie variable.
Des abandons de poursuites qui nourrissent la controverse
En janvier 2025, le parquet a retiré les charges contre Stephen Opuni, ancien directeur général du Ghana Cocoa Board, et l’homme d’affaires Seidu Agongo. Ils faisaient face à 27 chefs d’accusation, dont la fraude présumée, le blanchiment d’argent et la perte financière volontaire pour l’État. La procédure a été abandonnée avant son terme, comme l’a rapporté la Ghana News Agency.
Le mois suivant, le parquet a également engagé une procédure de nolle prosequi dans le dossier du projet immobilier de Saglemi. Cette formule juridique permet au ministère public de mettre fin aux poursuites. L’affaire concernait notamment Collins Dauda, ancien ministre des Ressources en eau, des Travaux publics et du Logement, ainsi que plusieurs coaccusés.
Le dossier portait sur un projet de logements abordables évalué à 200 millions de dollars. Les accusés contestaient les faits qui leur étaient reprochés. La Haute Cour d’Accra les a finalement déchargés après le retrait des charges, selon la Ghana News Agency et le quotidien ghanéen Graphic Online.
Le ministre de la Justice, Dominic Ayine, a défendu ces décisions en invoquant la faiblesse des éléments disponibles dans certains dossiers. Juridiquement, un retrait de poursuites ne constitue pas une condamnation. Politiquement, il impose toutefois au gouvernement d’expliquer ses choix, surtout lorsqu’ils concernent des figures liées au parti au pouvoir.
Le dossier Wontumi au cœur de la riposte du NPP
Le NPP dénonce une sélection politique des cibles. Le parti cite notamment Bernard Antwi-Boasiako, plus connu sous le nom de Chairman Wontumi, ancien responsable régional du NPP dans la région Ashanti. Son dossier concerne la Ghana Export-Import Bank, une institution publique chargée de soutenir le commerce extérieur et le financement des entreprises ghanéennes.
En septembre 2026, le parquet a présenté de nouveaux chefs d’accusation dans cette affaire, parmi lesquels la fraude présumée, l’usage de faux documents et le blanchiment. La prochaine audience a été fixée au 13 octobre 2026, selon les informations disponibles sur le renvoi de l’affaire devant la Haute Cour d’Accra.
À ce stade, ces accusations restent contestées et ne valent pas déclaration de culpabilité. Leur portée politique est néanmoins importante. Le NPP soutient que les procédures visant ses responsables avancent pendant que celles concernant des personnalités du NDC sont interrompues ou réexaminées.
Cette critique ne dispense pas l’opposition de répondre aux accusations portées contre ses propres cadres. Elle rappelle cependant une règle centrale de l’État de droit : la lutte anticorruption doit être mesurable par des critères publics, des procédures traçables et des décisions motivées.
Une épreuve pour les institutions ghanéennes
Pour la population, l’enjeu dépasse le duel entre le NDC et le NPP. Les affaires de corruption affectent directement les services publics, les finances de l’État et la confiance dans les institutions. Elles touchent aussi différemment les citoyens : les ménages modestes subissent plus vite les défaillances des services, tandis que les acteurs économiques informels disposent de moins de moyens pour absorber les retards, les coûts et l’incertitude.
À Accra, la contestation prend une forme visible. Dans les régions, elle pourrait se concentrer sur les projets inachevés, les marchés publics et l’accès aux services essentiels. L’enjeu sera donc de transformer une demande nationale de transparence en mécanismes concrets de contrôle, sans réduire le débat à une confrontation entre partisans.
Le Ghana reste l’une des démocraties électorales les plus suivies d’Afrique de l’Ouest. Il évolue au sein de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, où la crédibilité des institutions nationales pèse aussi sur la confiance régionale. Dans un espace marqué par les crises politiques et les transitions militaires, la capacité d’un pays à traiter ses affaires de corruption dans le respect des procédures constitue un signal important.
La prochaine étape sera judiciaire, avec l’audience annoncée du 13 octobre 2026 dans le dossier lié à la Ghana Exim Bank. Elle sera aussi politique : les autorités devront montrer si ORAL peut devenir un outil permanent de contrôle public ou rester associé à une alternance et à ses adversaires. Pour le collectif Democracy in Progress comme pour les partis, la question est désormais la même : la reddition des comptes s’appliquera-t-elle réellement à tous les camps ?