À Accra comme dans les régions ghanéennes, l’accès à l’école ne dépend pas seulement d’une salle de classe disponible. Pour de nombreux enfants sourds, il dépend d’abord de la possibilité d’apprendre dans une langue comprise, enseignée et reconnue par l’institution scolaire.
Le Ghana avance désormais sur ce terrain avec une réforme qui place la langue des signes ghanéenne au cœur de l’éducation des élèves sourds. L’objectif dépasse la création de quelques supports spécialisés. Il s’agit de bâtir une continuité éducative, de la maternelle au secondaire, puis vers l’enseignement supérieur et l’emploi.
Un chantier national dans un système éducatif en transformation
Le Ghana Education Service, l’administration chargée de mettre en œuvre les politiques scolaires pré-tertiaires, travaille avec le National Council for Curriculum and Assessment, l’organisme responsable des programmes et de l’évaluation. La Ghana National Association of the Deaf participe également à ce processus.
Cette coopération a abouti à un curriculum harmonisé de Ghanaian Sign Language, souvent abrégé GhSL. Le référentiel couvre les niveaux allant du jardin d’enfants à la fin du secondaire. Il vise à donner aux enseignants, aux élèves et aux familles une base commune, plutôt qu’une succession de pratiques différentes selon les établissements.
Le programme a été validé après des ateliers réunissant des spécialistes des programmes scolaires, des enseignants d’écoles pour sourds et des représentants d’organisations de défense des droits des personnes sourdes. Les travaux ont porté sur le curriculum, les manuels destinés aux enseignants, les supports pour les apprenants et les outils de planification des cours. Le National Council for Curriculum and Assessment a présenté cette validation comme une étape vers une instruction plus cohérente.
En septembre 2025, le Ghana a aussi marqué la Journée internationale des langues des signes par le lancement public de ce curriculum national. La démarche bénéficie notamment de l’appui de Transforming Teaching, Education and Learning et de la Mastercard Foundation, aux côtés des institutions ghanéennes et de la Ghana National Association of the Deaf. La Ghana News Agency a rapporté le lancement du programme de la maternelle au secondaire supérieur.
Des outils pour apprendre, mais aussi pour être évalué
La nouvelle orientation ne consiste pas uniquement à traduire des cours. Elle prévoit une approche bilingue, associant la langue des signes ghanéenne à l’anglais écrit et, selon les besoins, à d’autres langues utilisées dans le pays.
Cette distinction est importante. Un élève peut comprendre un concept en langue des signes, mais rencontrer des difficultés lorsque l’évaluation est uniquement formulée en anglais écrit. À l’inverse, une éducation qui ne développe pas la lecture et l’écriture peut limiter l’accès aux études supérieures, à la formation professionnelle et à l’emploi.
Le dispositif doit donc agir sur plusieurs maillons. Il prévoit des supports pédagogiques adaptés, une meilleure préparation des enseignants, ainsi que le renforcement de la formation et de la certification des interprètes. Des compétences en langue des signes doivent également être davantage intégrées aux parcours de formation des enseignants.
Le Ghana Education Service a indiqué que le curriculum avait été piloté avec la participation d’enseignants et de responsables de l’éducation spécialisée. Le service éducatif ghanéen décrit une expérimentation fondée sur l’usage combiné des signes, de la parole et du texte.
Un besoin urgent face aux obstacles d’accès
La réforme répond à une situation encore très inégale. En septembre 2024, Juventus Duorinaah, directeur exécutif de la Ghana National Association of the Deaf, estimait que 30 à 50 % des enfants présentant une déficience auditive n’étaient pas scolarisés.
Ce chiffre doit être lu comme une estimation attribuée à l’organisation représentative des personnes sourdes. Il traduit toutefois une difficulté largement documentée : l’existence d’une école ne garantit pas son accessibilité pédagogique. Certaines familles manquent d’informations. Des établissements ordinaires hésitent encore à accueillir des élèves sourds. D’autres ne disposent ni d’enseignants formés ni d’interprètes.
La Ghana News Agency a rapporté en septembre 2024 l’estimation de la Ghana National Association of the Deaf et les obstacles signalés par ses responsables. La même dépêche faisait état de 17 écoles spécialisées, dont 14 publiques, ainsi que de difficultés persistantes dans les établissements ordinaires.
Le Ghana Education Service indiquait par ailleurs que seuls 1,6 % des enfants handicapés fréquentaient une école, du jardin d’enfants au secondaire supérieur. Ce taux concerne l’ensemble des enfants handicapés et ne doit donc pas être confondu avec la situation spécifique des élèves sourds.
Les écarts sont aussi territoriaux. Les familles d’Accra peuvent plus facilement trouver une école spécialisée, un interprète ou une association. Dans les zones rurales, le transport, le coût de l’hébergement et la rareté des personnels qualifiés peuvent interrompre la scolarité. Pour les ménages vivant principalement de l’économie informelle, ces contraintes pèsent directement sur les revenus et sur la capacité à maintenir un enfant à l’école.
Le financement déterminera la portée de la réforme
La question des programmes ne peut pas être séparée de celle des moyens. En juillet 2026, le ministre de l’Éducation, Haruna Iddrisu, a demandé au Ghana Education Trust Fund, le fonds public consacré au financement de l’éducation, de prévoir 100 millions de cedis par an pour l’éducation spécialisée à partir de 2027.
Cette enveloppe doit soutenir 39 établissements spécialisés et intégrés. Les autorités ont indiqué qu’elle pourrait bénéficier directement à plus de 9 000 apprenants. La Ghana News Agency a confirmé l’annonce budgétaire et son entrée en vigueur prévue en 2027. Un média ghanéen indépendant a également rapporté la répartition des établissements concernés et l’objectif de financement. Citi Newsroom a documenté la même décision et le nombre d’apprenants concernés.
Le financement devra toutefois couvrir plus que les infrastructures. Il faudra produire et distribuer les supports, rémunérer les interprètes, former les enseignants, organiser les évaluations accessibles et assurer le suivi des élèves. Sans ces dépenses récurrentes, un curriculum national risque de rester concentré dans quelques écoles pilotes.
De l’école à l’enseignement supérieur
Le parcours ne s’arrête pas au secondaire. Des étudiants sourds rencontrent encore des difficultés dans les universités et les établissements techniques, notamment en raison du nombre limité d’interprètes et de l’insuffisance des supports adaptés.
Cette transition sera un test décisif. Une meilleure scolarisation au primaire et au secondaire augmentera mécaniquement le nombre de jeunes souhaitant poursuivre leurs études. Les universités devront donc anticiper les besoins en interprétation, en accessibilité des examens et en accompagnement pédagogique.
À terme, l’enjeu touche aussi le marché du travail. Une instruction accessible peut améliorer les qualifications, mais elle ne supprimera pas automatiquement les discriminations à l’embauche. Les administrations, les entreprises et les centres de formation devront eux aussi développer leurs capacités de communication avec les personnes sourdes.
Un signal pour l’Afrique de l’Ouest
Le chantier ghanéen s’inscrit dans une région où les systèmes éducatifs doivent composer avec une forte diversité linguistique, des ressources inégalement réparties et une demande croissante d’inclusion. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO, ne remplace pas les politiques nationales d’éducation. Elle offre cependant un espace de dialogue entre pays confrontés à des défis comparables.
La trajectoire du Ghana montre surtout qu’une politique d’inclusion ne se résume pas à une déclaration de principe. Elle exige une langue d’enseignement structurée, des professionnels formés, des budgets identifiés et des mécanismes de contrôle. Le prochain indicateur sera donc concret : combien d’écoles disposeront effectivement de supports, d’enseignants et d’interprètes capables d’appliquer le curriculum dans les régions comme dans la capitale.
Pour les élèves sourds, la réussite de la réforme se mesurera moins au lancement officiel qu’à la possibilité d’entrer à l’école, d’y progresser, de réussir les examens et de poursuivre une formation sans rupture. C’est à cette échelle, celle du parcours réel des apprenants, que le Ghana devra démontrer la portée de son engagement.