Dans un pays où près de neuf dixièmes du territoire sont couverts de forêts, protéger la nature ne consiste pas seulement à préserver des paysages. Il faut aussi savoir quelles espèces y vivent, où elles poussent et ce qui menace leurs habitats. À Libreville, les botanistes de l’Herbier du Gabon contribuent à établir cette connaissance, plante après plante.
À Sibang, documenter le vivant
À l’arboretum de Sibang, en pleine capitale, Archange Boupoya dirige des travaux d’inventaire et de conservation de la flore. Les équipes partent parfois plusieurs semaines sur le terrain. Elles récoltent des échantillons, les font sécher, puis les décrivent et les comparent à des collections botaniques. Ce travail permet de conserver une trace vérifiable des plantes et de mieux identifier les espèces rares.
Les estimations citées par les botanistes situent entre 7 000 et 10 000 le nombre d’espèces végétales présentes au Gabon. Archange Boupoya indique qu’une dizaine de nouvelles espèces, en moyenne, sont découvertes chaque année lors des explorations. Ces chiffres décrivent une connaissance encore en construction : une espèce « nouvelle » est nouvelle pour la science, pas nécessairement pour les populations qui connaissent son milieu et ses usages.
Pour l’identification, les chercheurs gabonais travaillent avec des spécialistes d’autres pays. Ces collaborations peuvent élargir l’accès aux compétences et aux collections comparatives. Elles posent aussi une question centrale : comment garantir que les données, les spécimens et les bénéfices issus de la recherche restent accessibles aux institutions et aux communautés du pays où les plantes sont prélevées ?
La forêt gabonaise couvre environ 88 % du territoire, selon la contribution climatique nationale publiée dans le cadre de la coopération régionale. Le pays fait partie du bassin du Congo, vaste ensemble forestier d’Afrique centrale partagé entre plusieurs États. Les forêts y stockent du carbone et abritent une diversité d’espèces qui dépasse les frontières nationales. Leur état dépend donc autant des politiques de chaque pays que de la coopération régionale.
Inventorier pour mieux décider
Un inventaire botanique n’est pas une simple liste. Il aide à repérer les espèces endémiques, celles qui ne poussent que dans une zone donnée, et celles dont la répartition ou l’habitat se réduit. Il peut aussi éclairer les choix d’aménagement : routes, mines, plantations ou infrastructures énergétiques peuvent transformer des milieux naturels, avec des effets différents selon les lieux et les espèces.
Les plantes aquatiques de la famille des Podostemaceae illustrent cet enjeu. Elles vivent notamment sur les rochers soumis aux courants, près de cascades. La modification du débit ou des sites de rivière peut fragiliser ces habitats spécialisés. Dans le cas d’un projet hydroélectrique, une étude préalable doit donc examiner les espèces présentes et les effets possibles sur les cours d’eau concernés, plutôt que de considérer toute la végétation comme interchangeable.
La pression sur les milieux ne vient pas d’une seule activité. L’extension urbaine autour de Libreville, l’exploitation des ressources et les projets d’infrastructure peuvent affecter les habitats de façons distinctes. Les conséquences ne se répartissent pas non plus uniformément : les décisions économiques concernent les entreprises et les pouvoirs publics, tandis que les changements d’accès aux terres et aux ressources peuvent toucher directement les habitants des zones rurales.
La recherche a besoin de moyens durables pour accompagner ces arbitrages. Les missions de terrain, la conservation des spécimens, les laboratoires et la formation des botanistes demandent des financements réguliers. Les collections sont une infrastructure scientifique : si elles sont mal conservées ou éloignées des chercheurs, comparer les espèces et suivre l’évolution de leur répartition devient plus difficile.
Un enjeu gabonais, une responsabilité régionale
Le Gabon a engagé une actualisation de sa stratégie nationale pour la biodiversité, en cohérence avec le cadre mondial de Kunming-Montréal. Validée en atelier national en juillet 2026, cette stratégie doit encore suivre les étapes prévues avant sa transmission officielle à la Convention des Nations unies sur la diversité biologique. L’enjeu sera de traduire les objectifs en mesures suivies : habitats protégés, inventaires financés, données accessibles et contrôle des impacts des projets.
Cette politique s’inscrit dans un espace régional où la coopération compte. La Commission des forêts d’Afrique centrale, ou COMIFAC, accompagne les échanges entre pays du bassin du Congo sur la gestion des forêts et de la biodiversité. Les espèces, les cours d’eau et les écosystèmes ne s’arrêtent pas aux frontières. La coordination régionale peut donc aider à partager les observations et à mieux suivre les pressions qui se déplacent d’un territoire à l’autre.
La COP17 sur la biodiversité, organisée à Erevan du 19 au 30 octobre 2026, constitue le premier examen mondial des progrès accomplis dans l’application du cadre de Kunming-Montréal. Pour les pays forestiers comme le Gabon, la question ne se limite pas aux engagements de protection. Elle concerne aussi les financements, l’accès aux données scientifiques et la capacité des institutions nationales à conduire leurs propres recherches.
À Sibang comme sur le terrain, chaque spécimen documenté apporte une information utile. Mais la découverte d’une espèce ne suffit pas à la préserver. Il faut ensuite protéger son habitat, intégrer les résultats aux décisions publiques et maintenir les moyens de recherche. C’est à cette condition que la connaissance botanique pourra peser concrètement dans les choix faits au Gabon et dans le bassin du Congo.