Dans les provinces aurifères du Gabon, la question n’est plus seulement de savoir qui détient un permis. Il faut aussi établir qui extrait réellement l’or, où il est vendu et quelle part de sa valeur revient au pays.

Cette difficulté est au cœur d’une reprise en main engagée par Libreville. Le 19 octobre 2026, le ministère des Mines a annoncé le retrait de 52 titres miniers à l’issue d’un audit conduit entre le 29 juin et le 16 octobre. La décision concerne des permis de recherche et d’exploitation, dont plusieurs portent sur l’or. Elle ne règle toutefois ni la destination des périmètres ni la place que prendra l’exploitation informelle.

Un audit dans un secteur déjà sous suspension

La mesure s’inscrit dans une séquence ouverte le 22 juin 2026, lorsque les autorités ont suspendu les activités aurifères à petite échelle. Cette décision suivait le démantèlement d’un réseau d’exploitation illégale dans la province de la Ngounié. Le gouvernement a ensuite autorisé la Société équatoriale des mines (SEM), entreprise publique, à reprendre ses activités à compter du 7 septembre, après un audit.

Le ministère justifie les retraits par des manquements aux règles minières. Mais le communiqué ne détaille pas les griefs pour chaque titulaire. Un retrait administratif ne constitue pas, à lui seul, une condamnation judiciaire. Les entreprises concernées peuvent contester la décision selon les procédures prévues par la loi.

Un écart de décompte mérite aussi d’être éclairci. Le ministère fait état de 52 titres retirés. Un recomptage indépendant des annexes publié par Les Échos de l’Éco en dénombre 71, répartis entre 46 sociétés. La publication signale notamment des doublons possibles dans les listes. En attendant une clarification officielle, le chiffre annoncé par le ministère reste le bilan administratif de référence, tandis que le détail des annexes appelle une vérification publique.

Cette transparence compte. La liste des titres, les titulaires concernés et les motifs précis des retraits devraient pouvoir être rapprochés sans ambiguïté. Sans cela, les opérateurs comme les communautés locales auront du mal à connaître le statut des sites et les prochaines étapes.

Des permis récupérés, mais pas immédiatement réattribués

Le retour d’un périmètre dans le domaine public ne signifie pas qu’il peut être attribué dès le lendemain. Le Code minier gabonais prévoit, pour certains gisements, un délai de plus de trois mois après la publication du retour au domaine public au Journal officiel avant une nouvelle attribution. Les recours et les formalités peuvent donc repousser le calendrier.

La SEM pourrait se voir confier certains périmètres ou y nouer des partenariats. Le décret de 2023 lui accorde un droit de préemption sur des zones concernées par le retrait. Cette présence accrue de l’opérateur public donne à l’État un levier direct dans la filière. Elle pose aussi une question de gouvernance : les critères de sélection, les engagements financiers et les résultats de l’entreprise devront être rendus lisibles, au même titre que ceux exigés des sociétés privées.

Pour les Gabonais vivant près des sites, l’enjeu dépasse le cadastre minier. Une reprise d’activité peut soutenir l’emploi et les revenus locaux, mais elle suppose des règles suivies sur la sécurité, l’environnement, les paiements et la remise en état des zones exploitées. Dans les villages et les économies locales, les effets dépendront aussi de la possibilité pour les petits producteurs de vendre leur or sans passer par des circuits clandestins.

Mesurer l’informel reste un préalable

Les volumes qui échappent aux circuits officiels demeurent incertains. Le rapport de validation 2024 de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), publié en 2025, relève que l’administration gabonaise ne dispose pas d’une étude complète sur l’exploitation minière artisanale et à petite échelle. Il rapporte une estimation de l’ONG suisse SWISSAID, selon laquelle la production informelle d’or au Gabon pourrait atteindre une à deux tonnes par an. Il s’agit d’une estimation, non d’un décompte officiel.

La différence entre production enregistrée et production estimée souligne les limites du contrôle actuel. Le rapport de l’ITIE sur le Gabon recommande de mieux documenter les activités informelles afin que les données publiques rendent compte plus fidèlement de la contribution réelle du secteur. Sans référence régulièrement actualisée, il est difficile d’évaluer les pertes de recettes ou de mesurer les effets d’une réforme.

Le gouvernement souhaite orienter la production vers des comptoirs agréés et une raffinerie nationale, sous réserve de l’évolution du cadre légal. Mais l’existence d’infrastructures ne garantit pas à elle seule leur utilisation. Les prix proposés aux producteurs, la rapidité du paiement, la proximité des points de collecte et la confiance dans le dispositif pèseront sur le choix entre vente formelle et circuit parallèle.

La crédibilité dépendra du suivi sur le terrain

Le Gabon conduit cette réorganisation en Afrique centrale, au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui réunit plusieurs pays partageant notamment une monnaie et des institutions économiques. Le contrôle de l’or s’inscrit dans un débat régional plus large : comment mieux tracer les ressources, percevoir les recettes dues et faire bénéficier les territoires producteurs, sans réduire les petits exploitants à une activité clandestine faute de voies accessibles de régularisation.

À l’échelle nationale, la prochaine étape sera donc aussi importante que l’annonce des retraits. Il faudra publier les décisions définitives, suivre les éventuels recours, préciser les conditions de réattribution et contrôler les sites abandonnés. Pour Libreville, l’enjeu est de transformer une opération administrative en chaîne de production vérifiable, où l’État, les entreprises et les producteurs locaux connaissent leurs droits et leurs obligations.

La reprise en main ne se mesurera pas au nombre de titres retirés. Elle se jugera à la qualité des données publiées, aux recettes effectivement collectées et à la capacité des autorités à proposer une alternative praticable aux circuits informels. C’est à ces résultats que se verra si l’or gabonais devient plus traçable, et si les communautés concernées en tirent un bénéfice concret.