Sur plusieurs plages de Santiago, le sable ne disparaît pas seulement sous l’effet des vagues. Il s’évanouit aussi sous les coups de la demande en matériaux de construction. Au Cap-Vert, cette pression touche directement les rivages, mais aussi les familles qui vivent de l’économie informelle et les communes qui doivent protéger un littoral déjà fragile.
Un littoral sous tension entre construction et protection
Le Cap-Vert est un petit État insulaire d’Afrique de l’Ouest, et cela change tout. Sur un archipel, la côte n’est pas une marge. Elle concentre les habitations, les routes, les activités de pêche, les espaces touristiques et une partie des stocks de matériaux de construction. À Santiago, l’île la plus peuplée du pays, cette concentration rend chaque prélèvement de sable visible, et surtout cumulatif. Praia, la capitale, est au cœur de ces tensions urbaines et foncières.
Ce conflit n’est pas nouveau. Depuis plusieurs années, les documents de planification publique signalent l’érosion côtière, la dégradation des plages et l’extraction d’inertes, c’est-à-dire de sable, de gravier ou de pierres utilisés dans le bâtiment. Le Plan national d’adaptation du Cap-Vert classe même l’érosion des plages et l’érosion côtière parmi les risques géophysiques majeurs du pays.
La réponse publique avance, mais elle reste inégale. En mars 2025, l’UGPE, l’unité de gestion des projets spéciaux, a présenté le POOC-M de Santiago, un plan d’ordonnancement de l’estran et de la mer adjacente destiné à mieux réguler l’occupation du littoral. En mars 2026, une nouvelle stratégie nationale pour l’exploitation des matériaux inertes a été adoptée, avec l’objectif explicite de réduire l’extraction illégale de sable et de créer un cadre plus structuré pour le secteur.
Ce que dit le terrain sur l’île de Santiago
Sur le terrain, le constat est plus rugueux. Des plages de Santiago ont été fortement dégradées par des années d’extraction sans plan de récupération. Des travaux universitaires documentent cette réalité depuis longtemps, notamment sur la plage de Calhetona, où l’exploitation du sable a provoqué une détérioration environnementale importante. D’autres recherches décrivent l’« apanha de areia », la collecte de sable et de gravier, comme une activité longtemps associée à la survie économique de familles, en particulier de femmes cheffes de ménage.
Cette dimension sociale est essentielle. Quand le sable devient une ressource de substitution pour payer la nourriture, le transport ou les matériaux, la lutte contre les prélèvements illégaux ne peut pas se limiter à la répression. Le problème est aussi celui du coût du logement, du prix du ciment, de l’accès aux carrières autorisées et de l’inégalité entre zones urbaines et villages côtiers. La stratégie nationale ENEI 2025-2030 reconnaît d’ailleurs l’informalité, les inégalités territoriales et le manque d’offre légale de matériaux comme des facteurs centraux du phénomène.
Les impacts dépassent le seul paysage. L’extraction de sable fragilise les dunes, accélère l’érosion et affaiblit la protection naturelle du rivage contre les vagues et les marées. Dans les documents climatiques cap-verdiens, cette pression s’ajoute à la montée du niveau de la mer, aux sécheresses et aux inondations ponctuelles. Autrement dit, le sable retiré aujourd’hui peut coûter plus cher demain en réparations, en pertes agricoles, en dommages aux routes ou en recul des activités balnéaires.
Des études et rapports récents rappellent aussi que cette fragilité concerne toute l’île. Les cartes de risques du pays identifient Santiago comme exposée à l’érosion des plages et à l’érosion côtière. Le portail climatique national souligne en outre que les usages anthropiques, dont la collecte de sable sur les zones côtières, affectent les herbiers marins et les protections naturelles du littoral. Le sujet touche donc à la biodiversité autant qu’au bâti.
Un enjeu de gouvernance, mais aussi de modèle économique
L’enjeu dépasse la seule police des plages. Au Cap-Vert, la construction accompagne l’urbanisation, le développement touristique et la demande de logements dans les centres urbains. Tant que le marché du bâtiment cherchera des matériaux bon marché et rapides à extraire, la pression restera forte sur les côtes. La stratégie ENEI 2025-2030 tente justement de changer d’échelle : licence pluriannuelle, meilleure coordination institutionnelle, plans de restauration et objectifs de formalisation du secteur. Elle vise même un apport de 1 % du PIB à l’horizon 2030.
Mais la réussite dépendra de trois conditions. D’abord, il faudra une offre légale crédible de matériaux sur chaque île habitée, comme le prévoit la nouvelle stratégie. Ensuite, les communes devront disposer de moyens de surveillance et d’urbanisme adaptés. Enfin, les populations concernées devront voir une alternative économique réelle, sinon l’activité se déplacera plutôt qu’elle ne disparaîtra. À Santiago, la question n’est donc pas seulement environnementale. Elle est sociale, territoriale et budgétaire.
Les associations locales qui alertent sur l’inaction des autorités mettent en lumière un point sensible : le décalage entre les textes et leur application. Le Cap-Vert a interdit l’extraction de sable sur les plages depuis 2010, mais les usages illégaux n’ont pas cessé pour autant. Cela montre qu’une loi ne protège un littoral que si elle s’accompagne d’alternatives, de contrôles et d’une présence publique continue.
Ce que Santiago dit à l’échelle africaine
Le cas cap-verdien parle à d’autres États côtiers et insulaires du continent. De Dakar à Bissau, de Zanzibar à Cotonou, l’extraction de sable alimente la même tension entre besoin de bâtir vite et nécessité de préserver les écosystèmes. L’Union africaine, les politiques climatiques régionales et les stratégies nationales convergent de plus en plus vers une idée simple : sans gestion stricte des matériaux inertes, il devient plus coûteux de protéger les villes, les ports, les plages et les zones de pêche.
Pour le Cap-Vert, l’enjeu est encore plus clair, car le pays dépend fortement de la stabilité de ses côtes. Le tourisme, la pêche artisanale, les infrastructures routières et les quartiers littoraux y sont liés. Si Santiago perd ses plages, c’est une partie de l’économie insulaire qui s’affaiblit, avec des effets directs sur Praia, sur les communes rurales du centre de l’île et sur les ménages les plus exposés. C’est pourquoi la bataille contre le pillage du sable n’a rien d’anecdotique. Elle dit la capacité du pays à planifier son développement sans sacrifier son propre rivage.
La suite dépendra surtout de la mise en œuvre du POOC-M à Santiago, de l’application de la stratégie ENEI 2025-2030 et de la capacité des autorités à rendre l’extraction légale plus accessible que l’illégalité. Au Cap-Vert, c’est désormais sur ce point très concret que se joue une part de la résilience du littoral.