Un appareil disparu, et une piste qui pèse lourd dans le dossier

Dans les procès sensibles, les détails techniques finissent souvent par raconter l’essentiel. À Yaoundé, le dossier Martinez Zogo tourne encore autour d’un objet banal en apparence : un téléphone qui aurait servi à des échanges entre des personnes mises en cause, puis qui n’aurait jamais été versé aux enquêteurs. Dans une affaire déjà marquée par l’enlèvement et la mort du journaliste camerounais en janvier 2023, ce type de preuve manquante peut peser autant qu’un long témoignage.

Le procès se tient devant le Tribunal militaire de Yaoundé, dans la capitale camerounaise, au cœur d’un pays où les affaires impliquant des agents ou des structures de sécurité prennent vite une portée nationale. Le Cameroun appartient à la CEMAC, la communauté économique d’Afrique centrale, et ce dossier est suivi bien au-delà des audiences parce qu’il touche à la liberté de la presse, à la confiance dans l’enquête et à la capacité de la justice à traiter un crime impliquant des personnalités puissantes.

Ce que le colonel Otoulou a remis sur la table

Lors de l’audience du 14 juillet 2026, le colonel Jean-Pierre Otoulou, alors chef de la légion de gendarmerie du Centre au moment des faits, a livré un récit long et très attendu sur les premières investigations. La presse camerounaise et plusieurs médias africains ont rapporté qu’il a présenté l’absence du téléphone d’Amougou Belinga comme un angle mort majeur de l’enquête, en évoquant un iPhone 12 dont les traces auraient conduit à un réparateur de Biyem-Assi, à Yaoundé.

Selon ces comptes rendus, l’appareil aurait été apporté au réparateur par la belle-sœur de celui-ci, employée au domicile de Jean-Pierre Amougou Belinga. Interrogée, elle aurait indiqué l’avoir reçu de sa patronne. Mais le téléphone n’a jamais été transmis aux enquêteurs. Ce point a nourri l’idée d’une pièce potentiellement centrale dans la compréhension des échanges entre Jean-Pierre Amougou Belinga et le lieutenant-colonel Justin Danwe, deux des figures majeures du dossier.

Le même témoin a aussi soutenu que les deux hommes avaient pu communiquer à propos de Martinez Zogo via un autre appareil, désormais introuvable. Là encore, les sources recoupées convergent sur l’idée d’un faisceau de traces numériques incomplètes, dans un dossier où les expertises téléphoniques sont devenues aussi décisives que les témoignages humains. Au mois de juin, un expert en cybercriminalité avait déjà confirmé que le téléphone attribué à Jean-Pierre Amougou Belinga et utilisé dans certains échanges avec Justin Danwe n’avait pas été retrouvé.

Une bataille de crédibilité, plus qu’un simple débat de procédure

La force de cette séquence judiciaire ne tient pas seulement aux faits allégués. Elle tient aussi à la manière dont chaque camp tente d’imposer sa lecture. L’avocat des ayants droit de Martinez Zogo, Me Calvin Job, a dénoncé ce qu’il considère comme une défaillance grave dans la conduite de l’enquête, estimant qu’un téléphone manquant dans une affaire de cette nature ne pouvait pas être traité comme un élément secondaire. Les avocats de la défense, eux, contestent la portée de ces déclarations et insistent sur le caractère contradictoire de l’audience.

Ce bras de fer est révélateur d’un enjeu plus large : dans les affaires où se croisent renseignement, forces de sécurité et influence économique, la bataille se joue autant sur les preuves que sur leur disparition. Or, le Cameroun a déjà vu, dans ce dossier, combien les supports numériques, les relevés téléphoniques et les images de vidéosurveillance pouvaient orienter la lecture des faits. En juin 2026, des audiences ont longuement porté sur les expertises numériques, signe que la justice cherche à reconstituer une chronologie précise à partir d’éléments fragmentés.

Cette affaire rappelle aussi le rôle du Tribunal militaire de Yaoundé dans des dossiers qui ne relèvent pas seulement de la discipline des forces armées. Au Cameroun, comme ailleurs en Afrique centrale, la frontière entre sécurité d’État et responsabilité pénale devient politiquement sensible dès qu’un agent public, un service spécialisé ou un acteur proche du pouvoir entre dans le champ judiciaire. C’est précisément ce qui fait de ce procès un test pour la justice, mais aussi pour la perception de l’État lui-même.

Ce que l’affaire dit du Cameroun, et ce que l’Afrique centrale regarde

Martinez Zogo n’était pas un animateur anonyme. Son assassinat a choqué parce qu’il incarnait une parole de dénonciation sur la corruption et les abus supposés au sommet de l’appareil public et économique. Depuis janvier 2023, son affaire est devenue un symbole pour les journalistes, les familles de victimes et les défenseurs de la liberté d’informer. Le procès renvoie donc à une question simple : jusqu’où un pays peut-il aller dans l’examen des responsabilités, lorsque les soupçons touchent des réseaux où circulent argent, influence et sécurité ?

Pour les citoyens, l’enjeu est concret. Il touche à la confiance dans la justice, à la protection des voix critiques et à l’idée même qu’une enquête puisse remonter jusqu’aux appareils, aux messages et aux relais humains qui ont compté. Pour les institutions, il s’agit de montrer qu’un dossier aussi exposé peut être jugé sans zone d’ombre, même quand les débats mettent en cause des circuits internes à l’État. Pour la presse camerounaise et régionale, enfin, le procès rappelle que l’information judiciaire ne se réduit pas à la lecture d’un verdict ; elle révèle aussi la manière dont un système traite ses propres fissures.

Les audiences doivent reprendre avec la suite du contre-interrogatoire du colonel Otoulou, après le renvoi annoncé aux 3 et 4 août 2026. C’est là que se jouera une partie importante du dossier : la défense cherchera à fissurer la chronologie, tandis que l’accusation voudra maintenir le cap sur les liaisons téléphoniques, les traces matérielles et les responsabilités présumées. Dans un dossier aussi suivi en Afrique centrale, chaque séance peut encore déplacer le centre de gravité du procès.