À Mekelle, une infrastructure civile est devenue le symbole d’un nouvel avertissement politique. La prise de plusieurs aéroports du Tigré, le 23 septembre 2026, a interrompu les liaisons aériennes avec le nord de l’Éthiopie et ravivé la crainte d’un retour à la guerre.
La rupture intervient alors que l’accord de Pretoria, signé le 2 novembre 2022 sous médiation de l’Union africaine, devait mettre fin au conflit entre le gouvernement fédéral et le Front de libération du peuple du Tigré, le TPLF. Près de quatre ans plus tard, les armes se taisent encore par intermittence, mais les principaux désaccords restent ouverts.
Le Tigré replonge dans une zone de forte tension
Des forces tigréennes ont pris le contrôle de l’aéroport de Mekelle, capitale de la région, selon plusieurs sources locales citées par Reuters. L’Union africaine a également fait état de la prise ou de l’occupation des aéroports de Mekelle, Axoum et Shire, ainsi que de la détention de personnels fédéraux.
En réaction, Ethiopian Airlines a suspendu ses vols vers les trois villes « en raison de la situation actuelle dans la région du Tigré ». La compagnie nationale n’a pas détaillé les affrontements ni précisé la durée de cette suspension.
L’Union africaine a appelé à une désescalade immédiate. Elle considère que la prise d’installations civiles contredit les engagements du texte de Pretoria et menace les progrès obtenus depuis la fin de la guerre.
De son côté, l’Autorité intergouvernementale pour le développement, l’IGAD, a demandé la fin des hostilités et le retour au dialogue. Cette organisation régionale regroupe les États de la Corne de l’Afrique et joue un rôle régulier dans les médiations liées aux crises éthiopiennes et soudanaises.
Un accord de paix fragilisé par des engagements inachevés
L’accord de Pretoria a mis fin aux combats à grande échelle, mais il n’a pas réglé toutes les questions qui avaient nourri le conflit. Le désarmement des combattants tigréens, le retour des personnes déplacées, la restauration des services publics et le statut des territoires disputés restent au cœur des tensions.
La question du Tigré occidental est particulièrement sensible. Cette zone, revendiquée par le Tigré mais administrée depuis la guerre par des forces alliées au pouvoir fédéral et à la région Amhara, demeure largement inaccessible aux populations déplacées. Son avenir n’a pas été définitivement tranché par l’accord de Pretoria.
Les rivalités politiques ont aussi gagné l’administration régionale. Le TPLF, qui a dominé la politique éthiopienne pendant près de trois décennies avant l’arrivée au pouvoir d’Abiy Ahmed en 2018, est traversé par des désaccords sur la stratégie à suivre. Une partie de ses responsables réclame une application stricte de l’accord de paix. D’autres défendent une ligne plus ferme face à Addis-Abeba.
Le gouvernement fédéral affirme, pour sa part, que certaines forces tigréennes multiplient les provocations et cherchent à remettre en cause l’ordre constitutionnel. En juillet 2026, le Premier ministre Abiy Ahmed avait déjà accusé des éléments du TPLF de créer les conditions d’un nouveau conflit.
Ces accusations s’inscrivent dans une relation de confiance très dégradée. Chaque camp présente ses mouvements militaires comme défensifs. Aucun des deux ne reconnaît publiquement porter la responsabilité de l’escalade.
Les aéroports, un enjeu militaire et civil
Dans une région montagneuse et difficile d’accès, les aéroports jouent un rôle stratégique. Ils relient Mekelle à Addis-Abeba, facilitent les déplacements des fonctionnaires et des commerçants, et permettent l’acheminement rapide de patients, de travailleurs humanitaires et de marchandises.
Leur contrôle ne constitue donc pas seulement un avantage militaire. Il touche directement les habitants. La suspension des vols peut isoler davantage les villes du Tigré, ralentir les transferts médicaux et compliquer l’arrivée de liquidités dans une économie déjà fragilisée par la guerre.
À Mekelle, les difficultés économiques persistent depuis la fin du conflit. Les services bancaires ont été rétablis progressivement, tandis que les infrastructures de transport et de télécommunication restent vulnérables. Les entreprises formelles ne sont pas les seules concernées. Les vendeurs, transporteurs, petits commerçants et familles dépendantes des transferts depuis Addis-Abeba subissent aussi les effets de l’isolement.
La fermeture des liaisons aériennes ne signifie pas, à elle seule, qu’une guerre générale a commencé. Elle indique cependant que les garanties de sécurité ne suffisent plus à assurer le fonctionnement normal de la région. Elle réduit également les marges de manœuvre des médiateurs et des organisations humanitaires.
Une crise qui dépasse les frontières éthiopiennes
Le Tigré se trouve au cœur de la Corne de l’Afrique. La région partage une frontière avec l’Érythrée et se situe à proximité de l’Afar et de l’Amhara, deux espaces déjà marqués par des tensions armées. Toute reprise des combats pourrait donc provoquer de nouveaux déplacements et perturber les routes commerciales reliant le nord de l’Éthiopie à la mer Rouge.
Les relations entre Addis-Abeba et Asmara ajoutent une dimension régionale au dossier. L’Éthiopie cherche à diversifier son accès maritime. L’Érythrée voit cette ambition avec méfiance. Les accusations croisées sur le soutien à des groupes armés entretiennent un climat de suspicion autour du Tigré.
Pour l’Union africaine, l’accord de Pretoria demeure le cadre central. Son président de la Commission, Mahmoud Ali Youssouf, a appelé le gouvernement éthiopien et le TPLF à reprendre des discussions directes. L’IGAD soutient cette démarche, mais sa capacité à peser dépendra de l’acceptation d’une médiation par les protagonistes.
Les prochains jours seront décisifs. Il faudra vérifier si les aéroports restent sous contrôle tigréen, si les vols peuvent reprendre et si des affrontements confirmés ont lieu dans le sud du Tigré ou dans l’Afar. Il faudra aussi observer la réaction d’Addis-Abeba : réponse militaire, pression administrative ou ouverture d’un canal politique.
Pour les Éthiopiens du Tigré, l’enjeu est immédiat. Ils ne veulent pas seulement éviter une nouvelle offensive. Ils attendent la réouverture durable des routes, le retour des déplacés, la reprise des services et une solution politique aux territoires contestés. Sans avancée sur ces points, la paix de Pretoria restera un cessez-le-feu fragile plutôt qu’un règlement durable.