À Kinshasa, deux mobilisations organisées à une semaine d’intervalle ont mis en lumière une question centrale pour la vie publique congolaise : les mêmes règles s’appliquent-elles aux partisans du pouvoir et à ceux qui le contestent ? Le 15 septembre 2026, la Coalition Article 64, ou C64, a manifesté contre le projet de changement de Constitution. Le 22 septembre, l’Union pour la démocratie et le progrès social, l’UDPS, et ses alliés ont défilé pour soutenir les institutions, le dialogue national et le référendum envisagé par le pouvoir.
Deux marches, deux dispositifs sécuritaires
La marche de la C64 avait été annoncée comme une mobilisation pacifique dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo. À Kinshasa, les organisateurs et l’hôtel de ville avaient toutefois dû s’accorder sur un itinéraire, afin d’éviter les abords immédiats du Parlement. Radio Okapi a rapporté cet accord sur le parcours.
Le rassemblement a commencé dans un climat tendu. La police a utilisé des gaz lacrymogènes et des tirs de sommation pour disperser des manifestants, après des affrontements avec des groupes favorables au pouvoir, selon un compte rendu de l’Associated Press consacré aux événements du 15 septembre. Des incidents ont également été signalés dans d’autres villes, notamment à Lubumbashi et à Kindu.
Le bilan humain reste à manier avec prudence. Des médias congolais ont fait état de la mort d’un militant à Kinshasa. Le ministre de la Justice a ensuite ordonné l’ouverture d’une enquête judiciaire sur les violences et les incidents liés à cette mobilisation. Cette procédure doit permettre d’établir les responsabilités, au-delà des accusations croisées entre opposition, forces de sécurité et groupes de soutien au pouvoir. Radio Okapi a documenté l’annonce de cette enquête.
Le contraste a été visible le 22 septembre. L’UDPS et ses alliés ont marché à Kinshasa dans un environnement nettement plus favorable. Le point de chute avait été fixé au stade des Martyrs. La mobilisation devait soutenir les institutions, le dialogue national annoncé par Félix Tshisekedi et la loi ouvrant la voie à un référendum. L’autorisation de cette marche avait été confirmée par l’hôtel de ville.
Des milliers de militants et de sympathisants ont participé au défilé, selon les estimations rapportées par Actualité.cd. Dans la capitale, la présence policière a paru moins importante que lors de la marche de l’opposition. Pour les responsables de la C64, cette différence illustre un traitement inégal des manifestations politiques.
La contestation d’un « deux poids, deux mesures »
Christian Mwando, député national et président du groupe parlementaire d’Ensemble pour le changement, a dénoncé une liberté de manifestation devenue asymétrique. Selon lui, les autorités auraient empêché ou réprimé les mobilisations de l’opposition avant de faciliter celles du camp présidentiel.
Le reproche porte moins sur la capacité de l’UDPS à mobiliser que sur les conditions de cette mobilisation. Dans une démocratie pluraliste, les formations politiques disposent du même droit de réunion pacifique. Les autorités doivent donc garantir la sécurité de tous les cortèges, sans transformer l’encadrement policier en instrument de sélection politique.
Le pouvoir et ses alliés rejettent cette lecture. Ils présentent leur marche comme une réponse à ce qu’ils considèrent comme une faible mobilisation de l’opposition et comme une démonstration de soutien populaire au président Félix Tshisekedi. L’Agence congolaise de presse avait relayé, avant le 22 septembre, l’appel de l’UDPS à « rétablir la vérité » après la marche du 15 septembre. L’annonce avait été faite par le secrétaire général du parti présidentiel.
Cette opposition de récits complique l’évaluation de la réalité politique. Une forte participation à une marche du parti au pouvoir ne suffit pas à mesurer l’adhésion nationale à la réforme constitutionnelle. Le parti présidentiel dispose de relais institutionnels, d’une implantation ancienne à Kinshasa et du soutien d’une large plateforme de partis. À l’inverse, la C64 rassemble des forces d’opposition diverses, dont les stratégies et les réseaux restent moins coordonnés.
Le référendum au cœur de la crise politique
Le débat dépasse désormais la seule organisation des manifestations. Il porte sur la possibilité d’adopter une nouvelle Constitution ou de modifier le cadre actuel. Les opposants estiment que cette démarche pourrait permettre à Félix Tshisekedi de briguer un troisième mandat, alors que la Constitution en vigueur limite le président à deux mandats.
Le pouvoir affirme que la population doit pouvoir se prononcer sur l’avenir du texte fondamental. En mai 2026, Félix Tshisekedi avait ouvertement défendu l’idée d’une révision ou d’un changement constitutionnel. Il avait aussi estimé que les élections prévues en 2028 pourraient être difficiles à organiser si la guerre persistait dans l’est du pays. Associated Press a rapporté ces déclarations et rappelé l’échéance de 2028.
Le Parlement a déjà franchi une étape importante en adoptant une proposition de loi permettant d’organiser un référendum sur une nouvelle Constitution. Le texte a été approuvé par l’Assemblée nationale puis par le Sénat, avant sa transmission au président. Ses détracteurs y voient un mécanisme indirect pour contourner la protection constitutionnelle du nombre de mandats. Les principales critiques formulées contre ce projet ont été recensées par Associated Press.
Dans ce contexte, le dialogue national annoncé par la présidence devrait devenir un autre point de confrontation. L’opposition réclame un cadre véritablement inclusif et refuse que les autorités en contrôlent seules l’organisation. La question de la Constitution constitue déjà une ligne rouge pour plusieurs dirigeants de la C64, dont Delly Sesanga. Sesanga a présenté les conditions politiques posées par la coalition.
Une séquence qui dépasse Kinshasa
La crise intervient alors que la RDC cumule une forte pression sécuritaire dans l’est, des débats institutionnels sensibles et une compétition politique déjà tournée vers 2028. Les décisions prises à Kinshasa auront donc des effets au-delà de la capitale. Dans les provinces, l’accès aux manifestations, la présence des forces de sécurité et la capacité des partis à mobiliser ne sont pas les mêmes.
La RDC appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, et à la Communauté d’Afrique de l’Est, l’EAC. Ces deux espaces régionaux suivent déjà la situation sécuritaire et politique congolaise. Une contestation durable autour de la Constitution pourrait compliquer les efforts de stabilisation et accroître la méfiance envers les institutions électorales.
La prochaine étape sera donc double : établir les responsabilités dans les violences du 15 septembre et préciser les règles du dialogue national. La manière dont les autorités encadreront les prochaines manifestations donnera un signal concret sur l’équilibre politique en RDC. Elle dira aussi si le débat constitutionnel peut rester institutionnel, ou s’il risque de se déplacer durablement dans la rue.