Dans l’est de la République démocratique du Congo, la diplomatie a produit plusieurs textes en moins de dix-huit mois. Pourtant, pour les habitants de Goma, Bukavu, Uvira et des territoires ruraux voisins, la signature d’un accord ne signifie pas encore le retour de la sécurité. C’est ce décalage entre les engagements internationaux et leur application sur le terrain qui domine désormais le débat entre Kinshasa et Kigali.
À New York, deux gouvernements défendent la même exigence : appliquer les accords
Le 23 septembre 2026, lors du débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations unies, le Premier ministre rwandais Justin Nsengiyumva a appelé les acteurs régionaux et internationaux à soutenir les processus de Washington et de Doha. Il a présenté ces deux cadres comme des étapes vers une solution politique au conflit dans l’est de la RDC.
L’accord de Washington, signé le 27 juin 2025 entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, traite principalement de la dimension interétatique de la crise. Il prévoit notamment des engagements sur la cessation des hostilités, le désengagement militaire et la coordination des mécanismes de sécurité. Le texte prévoit aussi un dispositif conjoint destiné à suivre son application.
Le processus de Doha concerne, lui, les discussions entre le gouvernement congolais et l’Alliance Fleuve Congo-Mouvement du 23 mars, ou AFC/M23. Cette coalition politico-militaire contrôle ou revendique plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Son accord-cadre, signé le 15 novembre 2025, fixe le cadre de négociations devant conduire à un règlement politique et sécuritaire plus large.
Depuis Kigali, Justin Nsengiyumva a insisté sur la dimension politique du conflit. Il a évoqué des griefs anciens, l’exclusion et les faiblesses de gouvernance. Cette lecture rejoint la position rwandaise selon laquelle la question des Forces démocratiques de libération du Rwanda, les FDLR, doit être traitée avant toute normalisation durable de la situation.
Le gouvernement congolais conteste toutefois que la présence militaire rwandaise puisse être maintenue au nom de cette menace. À New York, la Première ministre Judith Suminwa a reconnu les avancées diplomatiques, tout en soulignant que la paix reste concrètement inaccessible pour des millions de Congolais.
Kinshasa demande désormais un calendrier précis. Il réclame aussi une mise en œuvre coordonnée des mécanismes de Washington, de Doha et de l’Union africaine, ainsi qu’une vérification indépendante. Pour les autorités congolaises, chaque violation doit pouvoir être établie rapidement et entraîner des conséquences clairement définies.
Le principal obstacle reste le passage du texte au terrain
La difficulté ne tient pas à l’absence de mécanismes. Plusieurs structures existent déjà. Elles associent notamment la RDC, le Rwanda, le Qatar, les États-Unis, le Togo comme facilitateur de l’Union africaine et la Commission de l’Union africaine. En août 2026, une sixième réunion consacrée à la coordination sécuritaire a encore porté sur le suivi et la vérification de l’accord de Washington.
Le problème est plutôt celui de la confiance. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23 et de maintenir des forces rwandaises sur le territoire congolais. Le Rwanda rejette cette présentation et affirme que sa sécurité est menacée par les FDLR, groupe armé actif depuis plusieurs décennies dans l’est de la RDC.
Un rapatriement effectué le 8 septembre 2026 avec l’appui de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en République démocratique du Congo, la Monusco, a été présenté par Kinshasa comme une première mesure concrète. Il concernait 120 personnes associées aux FDLR. Pour le gouvernement congolais, cette opération montre que la question des FDLR peut être traitée par des mécanismes ciblés, sans justifier le maintien de troupes étrangères.
Cette interprétation n’est pas partagée par Kigali. Le Rwanda demande une neutralisation durable des FDLR et considère que leur présence continue d’alimenter la menace à ses frontières. La divergence porte donc autant sur les moyens que sur le diagnostic du conflit.
La population, elle, subit les effets de cette lenteur. Dans les centres urbains, les déplacements de population pèsent sur les services publics, les loyers et les activités commerciales. Dans les zones rurales, l’insécurité perturbe les récoltes, les marchés et les déplacements. Les acteurs de l’économie informelle sont particulièrement exposés, car ils disposent de peu de protection lorsque les axes routiers changent de contrôle.
Les autorités locales et les organisations humanitaires doivent également composer avec des administrations concurrentes dans certaines zones. Le retour de l’État ne se résume donc pas au déploiement de forces de sécurité. Il suppose aussi le rétablissement de la justice, des services essentiels, de la circulation et de l’accès aux terres.
Une architecture régionale sous tension
La crise dépasse les relations entre Kinshasa et Kigali. Elle concerne directement la Communauté d’Afrique de l’Est, dont la RDC est membre, ainsi que la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC, qui a engagé des initiatives de sécurité dans la région. Elle mobilise aussi la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs et l’Union africaine.
Cette superposition d’organisations présente un avantage : plusieurs canaux restent ouverts. Elle comporte aussi un risque de dispersion. Si les mandats se chevauchent sans calendrier commun, chaque partie peut sélectionner le mécanisme qui lui est le plus favorable et retarder les décisions contraignantes.
Le processus de Doha et l’accord de Washington sont juridiquement distincts, mais leur mise en œuvre est liée. Un désengagement entre la RDC et le Rwanda ne peut produire une paix durable si les négociations entre Kinshasa et l’AFC/M23 restent bloquées. De la même manière, un accord politique avec le mouvement armé ne suffirait pas si les questions de frontières, de soutien extérieur et de garanties sécuritaires demeuraient sans réponse.
Le rôle de l’Union africaine sera donc observé de près. Sa capacité à coordonner la vérification, à établir des responsabilités et à maintenir un dialogue avec toutes les parties pèsera sur la crédibilité de l’architecture de paix. Le Togo, chargé de faciliter le processus au nom de l’organisation continentale, devra notamment contribuer à éviter que les initiatives internationales ne se transforment en agendas parallèles.
Les prochaines étapes décideront de la crédibilité des engagements
Après les déclarations de New York, l’enjeu sera de transformer les principes en décisions vérifiables. Cela passe par la publication d’un calendrier commun, la clarification des chaînes de commandement, l’accès aux zones contestées et la transmission régulière d’informations aux populations concernées.
Les Congolais attendent surtout des signes concrets : la réduction des combats, la sécurisation des axes, le retour des déplacés et la reprise d’une administration civile. Au Rwanda, la question de la sécurité frontalière restera centrale. Pour les médiateurs, le défi consiste à traiter ces préoccupations sans laisser l’une d’elles servir de justification permanente à la présence de forces étrangères ou à la poursuite des offensives.
La séquence ouverte en 2025 a donc franchi un cap diplomatique, mais pas encore celui de la stabilisation. La réunion de New York l’a confirmé : Kinshasa et Kigali parlent désormais de mise en œuvre. Ils ne s’accordent toujours pas sur la manière de l’imposer, ni sur la responsabilité des violations constatées. C’est sur ce point, plus que sur les cérémonies de signature, que se jouera la portée réelle des accords pour l’est de la RDC et pour la région des Grands Lacs.