Un recensement qui dit plus qu’un chiffre
Au Cameroun, compter les habitants ne relève pas d’un simple exercice administratif. C’est une question de routes à construire, d’écoles à ouvrir, de centres de santé à répartir et de terres à mieux connaître. Dans un pays où la dernière photographie complète de la population remonte à 2005, la moindre rallonge du calendrier statistique devient un enjeu de gouvernance.
La campagne en cours porte sur le quatrième Recensement général de la population et de l’habitat, couplé au module de base du Recensement général de l’agriculture et de l’élevage. L’opération a été lancée le 24 avril 2026 et conçue comme un outil commun de planification pour l’État camerounais. Les autorités l’articulent aussi à la Stratégie nationale de développement 2020-2030, qui fait des données fiables un levier de pilotage public.
Yaoundé tranche, le terrain demande du temps
Le Premier ministre Joseph Dion Ngute a signé un arrêté prorogeant une première fois les opérations jusqu’au 31 juillet 2026, après des difficultés apparues sur le terrain. Le texte officiel confirme cette extension et les services du gouvernement ont ensuite demandé une mobilisation accrue de leurs équipes pour soutenir l’opération.
Selon les éléments publiés par la presse camerounaise, les agents recenseurs ont fait face à des retards de paiement, à des feuilles de présence mal renseignées et à des blocages logistiques. Cameroon Tribune a également rapporté une grève d’agents dans plusieurs zones urbaines, notamment Douala et Yaoundé, et évoqué plus de 355 000 agents mobilisés pour l’exercice.
La nouvelle échéance annoncée porte la fin des opérations de terrain au 15 septembre 2026. Cette seconde rallonge, décidée au niveau de la Primature, montre que le gouvernement préfère prolonger la collecte plutôt que d’accepter des lacunes dans la couverture des ménages, des habitations et des exploitations. Dans le contexte camerounais, où la cartographie de certains quartiers récents n’a pas toujours suivi la croissance urbaine, cette prudence n’a rien d’anecdotique.
Des quartiers neufs, des zones fragiles et une confiance à regagner
Le cœur du problème n’est pas seulement technique. À Yaoundé et à Douala, des habitants disent n’avoir vu passer aucun agent. Dans les zones enclavées, les obstacles sont d’une autre nature : accès difficile, barrières linguistiques, insécurité locale, ou simple défi de couverture d’un territoire vaste et contrasté. L’UNFPA souligne d’ailleurs que des ajustements ont été nécessaires à cause de difficultés logistiques, de retards de paiement et de problèmes informatiques temporaires liés au versement des allocations.
Le gouvernement insiste, de son côté, sur le caractère strictement statistique et confidentiel des données collectées. Cette précision répond à une méfiance récurrente dans plusieurs ménages, où le recensement est parfois confondu avec un contrôle fiscal ou administratif. Pour faire tomber cette barrière, les autorités ont maintenu un numéro vert gratuit, le 8585, et ont multiplié les messages de sensibilisation autour d’un recensement présenté comme un bien public.
La portée de l’opération dépasse la seule statistique démographique. Le couplage avec l’agriculture et l’élevage doit donner une image plus précise des campagnes, des exploitations familiales, des besoins en intrants et des chaînes d’approvisionnement. Dans un pays de la CEMAC, où la qualité des données influence aussi les arbitrages régionaux, cette base statistique compte pour la planification budgétaire, la sécurité alimentaire et les politiques rurales.
Une affaire camerounaise, mais aussi régionale
Ce report dit quelque chose de plus large sur les administrations africaines qui cherchent à moderniser leurs outils de décision sans disposer partout de séries statistiques fraîches. Le Cameroun n’est pas seul dans ce cas, mais son poids démographique et économique en Afrique centrale donne à ce recensement une valeur de test. Quand Yaoundé met à jour ses bases de population, d’habitat, d’agriculture et d’élevage, c’est aussi la qualité des comparaisons régionales, des projections de marché et des politiques publiques qui s’améliore.
La prochaine séquence sera décisive. Si la prolongation jusqu’au 15 septembre 2026 permet d’atteindre les ménages encore manquants, l’État camerounais pourra ensuite entrer dans la phase délicate du traitement, de l’apurement et de la publication des résultats. C’est là que se jouera l’essentiel : disposer enfin d’un socle commun pour compter la population, mesurer les besoins réels et mieux lire les équilibres du pays, de Yaoundé aux régions les plus éloignées.