Un stock d’impayés qui pèse sur la trésorerie publique

Au Cameroun, les factures oubliées finissent toujours par revenir. Elles prennent la forme de loyers impayés, de primes dues à des agents publics, de prestations livrées mais non réglées, ou encore d’arriérés universitaires et sociaux. Derrière ces dossiers dispersés, c’est la crédibilité de la dépense publique qui se joue, bien au-delà des seules écritures comptables.

Le ministère des Finances a ouvert, en août 2026, un nouveau cycle de recensement et d’audit de la dette flottante de l’État et de ses démembrements pour la période du 1er janvier 2020 au 31 décembre 2025. Les administrations concernées, les universités d’État, les entreprises publiques, les collectivités territoriales décentralisées et les autres structures publiques ont jusqu’au 31 octobre 2026 pour transmettre leurs dossiers à la Direction générale du budget, à Yaoundé, capitale du pays.

Le terme “dette flottante” désigne ici les arriérés non structurés. Ce sont des engagements déjà nés, mais restés en suspens. En clair, l’administration a consommé un bien, un service ou un travail, puis n’a pas réglé à temps. Cette catégorie recouvre des créances très diverses, des factures de fournisseurs jusqu’aux rappels de salaires, en passant par certains loyers publics.

Après le premier audit, la même mécanique reprend, mais à une autre échelle

Le Cameroun n’en est pas à son premier exercice de ce type. Un audit antérieur, lancé pour la période 2000-2019, a été présenté comme l’un des grands chantiers d’assainissement des finances publiques. En août 2024, le ministère des Finances a annoncé que le stock validé de ces arriérés atteignait 671,7 milliards de FCFA. La même séquence avait déjà conduit au rejet de nombreux dossiers jugés redondants ou falsifiés.

Cette expérience explique la fermeté du nouveau dispositif. L’enjeu n’est pas seulement de compter les dettes. Il s’agit aussi de séparer les créances réelles des doublons, des dossiers incomplets et des montages fictifs. Le ministère dit vouloir éviter la reconstitution permanente d’un stock d’arriérés qui fragilise la trésorerie publique et retarde le paiement des opérateurs économiques.

Le calendrier a lui aussi son importance. Les pièces doivent être déposées avant le 31 octobre 2026, alors que l’exercice budgétaire 2026 est déjà sous tension. Le gouvernement cherche en parallèle à financer ses priorités, à contenir les retards de paiement et à préserver sa marge de manœuvre face aux engagements à venir.

Une question de confiance pour l’État, mais aussi pour le tissu économique

Dans un pays où une part importante de l’activité passe par les petites entreprises, les sous-traitants et les prestataires locaux, l’arriéré public ne touche pas seulement les finances de l’État. Il bloque aussi la trésorerie des entreprises, retarde les salaires indirects et fragilise l’investissement de proximité. Quand une facture traîne, c’est souvent toute une chaîne de paiement qui se grippe, du fournisseur jusqu’aux salariés.

Pour les fonctionnaires et agents concernés, l’audit peut déboucher sur la reconnaissance d’impayés légitimes. Pour les administrations, il oblige à mieux tracer l’origine des engagements et à documenter chaque dépense. Pour les collectivités territoriales décentralisées, les établissements publics et les universités, il impose davantage de rigueur dans la passation, la validation et le suivi des pièces. Le message est clair : une dette mal tenue finit toujours par coûter plus cher que la dépense initiale.

Le contexte macroéconomique renforce cette pression. Le Fonds monétaire international estime que le Cameroun reste exposé à un risque élevé de tension sur sa dette, malgré une dette publique jugée soutenable. L’institution souligne aussi des contraintes de liquidité importantes et recommande un calendrier réaliste pour l’apurement des arriérés afin de réduire les risques sur le secteur privé.

Le gouvernement camerounais n’ignore pas ce diagnostic. En juin 2026, le ministère des Finances a mis en avant sa volonté de renforcer une dette publique soutenable, notamment dans le cadre d’échanges à Paris. La nouvelle opération sur la dette flottante s’inscrit donc dans une logique plus large : prouver que l’État veut mieux maîtriser ses engagements intérieurs, alors qu’il cherche aussi des appuis financiers pour 2026 et au-delà.

Ce que l’audit dit du rapport de force budgétaire en Afrique centrale

Au plan régional, le sujet dépasse le seul Cameroun. Dans la zone CEMAC, où les marges budgétaires sont souvent limitées et où la stabilité financière reste un objectif commun, la qualité des paiements publics compte autant que le niveau d’endettement. Un État qui accumule des arriérés transmet une partie de sa tension de trésorerie aux entreprises locales, aux banques et, parfois, aux administrations voisines qui travaillent avec lui.

Le Cameroun affiche encore une économie qui tient, mais sous contrainte. Le FMI a relevé une croissance projetée à 3,3 % en 2026, tout en signalant des besoins de financement élevés et une pression persistante sur les comptes publics. Dans ce cadre, chaque audit de dette flottante devient un test de gouvernance. Il mesure la capacité de l’État à reconnaître ses dettes, à nettoyer ses fichiers et à payer sans laisser s’installer une économie de l’attente.

La portée continentale est là : dans plusieurs pays africains, la soutenabilité de la dette ne dépend pas seulement du volume emprunté, mais de la discipline des paiements, de la transparence des dossiers et de la capacité à éviter les créances fantômes. Le Cameroun place ainsi sa propre administration sous contrôle, tout en envoyant un signal aux partenaires financiers comme aux opérateurs locaux. La vraie question, désormais, est simple : le prochain audit servira-t-il à solder des arriérés réels, ou à révéler une nouvelle fois l’ampleur des failles dans la chaîne de dépense publique ?