À Yaoundé, le procès de l’assassinat de Martinez Zogo a buté, lundi 5 octobre 2026, sur une question de calendrier qui touche directement à la crédibilité des débats : le principal témoin attendu par la défense n’a finalement pas comparu. Le lieutenant-colonel Dieudonné Bialo doit poursuivre sa déposition à une prochaine audience, alors que son absence a ravivé les tensions entre le ministère public et les avocats des accusés.
Un témoin central absent au moment décisif
Dieudonné Bialo dirige le Service central des recherches judiciaires de la gendarmerie camerounaise. Il est le 35e témoin cité par l’accusation dans ce dossier. Son audition avait commencé le 15 septembre 2026 et portait notamment sur les opérations techniques menées pendant l’enquête : exploitation de vidéosurveillance, traçage de communications téléphoniques et identification de terminaux.
Le contre-interrogatoire devait permettre aux avocats de la défense de revenir sur la méthode employée par les enquêteurs et sur la solidité des éléments recueillis. Cette phase est essentielle dans une procédure pénale. Elle donne à la partie adverse la possibilité de tester les déclarations d’un témoin, d’en relever les contradictions et d’interroger la portée exacte de ses conclusions.
Mais, le 5 octobre, le lieutenant-colonel Bialo ne s’est pas présenté devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Le commissaire du gouvernement a alors produit un ordre de mission couvrant la période du 2 au 8 octobre. Le document indique que l’officier se trouve en Algérie dans le cadre d’une mission officielle.
Selon les éléments discutés à l’audience, l’ordre de mission aurait été établi le 11 mai 2026. Le ministère public affirme toutefois n’avoir été informé de l’indisponibilité du témoin que le matin même de l’audience. Cette chronologie a nourri les contestations de plusieurs conseils de la défense.
La défense dénonce un report mal préparé
Les avocats de Justin Danwe et de Jean-Pierre Amougou Belinga ont demandé des explications sur l’absence d’un témoin déjà convoqué et déjà entendu. Leur interrogation porte moins sur l’existence d’une mission administrative que sur la manière dont cette mission a été articulée avec le calendrier judiciaire.
Me Bougny, conseil de Justin Danwe, a évoqué l’hypothèse d’un « repli stratégique » susceptible de retarder les échanges. Il a néanmoins indiqué que la défense avait pris acte du fait que le renvoi était demandé par le ministère public.
Me Tchoungang, avocat de Jean-Pierre Amougou Belinga, a pour sa part voulu comprendre pourquoi le ministère de la Défense avait affecté en mission un officier dont la présence était connue comme nécessaire au procès. La question renvoie à un enjeu plus large : dans une affaire impliquant des responsables du renseignement et des membres des forces de sécurité, la coordination entre l’appareil judiciaire et la hiérarchie administrative est particulièrement observée.
La partie civile a adopté une lecture différente. Me Kemoe a appelé les parties à ne pas « essayer de grossir les traits » de l’incident. Pour cet avocat, le report reste compatible avec le déroulement normal de la procédure. Le président du tribunal a finalement décidé que le contre-interrogatoire reprendrait à une date ultérieure, présentée à l’audience comme étant fixée à la semaine suivante.
Des médias camerounais ont également signalé que l’audition de Bialo avait remis au centre des débats un téléphone attribué à Jean-Pierre Amougou Belinga, que les enquêteurs n’ont pas retrouvé. Le responsable du service judiciaire aurait expliqué que l’appareil avait cessé d’émettre sur les réseaux, aussi bien par le numéro lié à sa carte SIM que par son identifiant IMEI, un code propre à chaque téléphone. Les éléments techniques examinés lors de son audition pourraient donc rester au cœur des prochaines questions de la défense.
Un procès qui avance par séquences successives
L’affaire Martinez Zogo est suivie avec une attention particulière au Cameroun depuis janvier 2023. L’animateur de radio, connu pour son émission « Embouteillages », avait été enlevé le 17 janvier à Yaoundé. Son corps avait été retrouvé cinq jours plus tard dans les environs de la capitale, avec des traces de violences.
Le dossier a rapidement mis en cause des acteurs issus de sphères différentes : responsables du renseignement, militaires, hommes d’affaires et responsables locaux. L’ancien directeur général de la Direction générale de la recherche extérieure, Léopold Maxime Eko Eko, le lieutenant-colonel Justin Danwe et l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga figurent parmi les accusés renvoyés devant le tribunal.
Le procès s’est ouvert le 25 mars 2024 devant le Tribunal militaire de Yaoundé. Les débats sur le fond ont commencé le 1er septembre 2025, après une longue période dominée par les questions de procédure. Depuis, l’audience progresse au rythme des témoignages, des expertises et des contestations portant sur les pièces du dossier.
En juillet et en août 2026, les débats avaient notamment porté sur les analyses téléphoniques et sur les déclarations du colonel Jean-Pierre Otoulou, présenté comme un enquêteur important du dossier. Les audiences ont aussi été marquées par des discussions sur l’existence éventuelle d’un second commando et sur la valeur des indices réunis contre certains accusés. Les précédentes auditions consacrées aux éléments de l’enquête montrent que la question de la chaîne de commandement reste au centre des échanges.
Au-delà du report, la question de la confiance judiciaire
Pour les accusés détenus et leurs familles, chaque renvoi prolonge une procédure déjà longue. Pour les ayants droit de Martinez Zogo, chaque audition est au contraire une étape attendue vers l’établissement des responsabilités. La différence de perception est nette : un report peut être une mesure ordinaire pour le tribunal, mais il peut aussi être vécu comme un nouvel obstacle par les parties qui attendent des réponses depuis près de quatre ans.
Le débat est également institutionnel. Le témoin absent appartient à une structure de la gendarmerie chargée des investigations judiciaires. Sa mission dépend d’une autorité administrative, tandis que sa déposition relève d’une juridiction militaire. Le dossier met ainsi en lumière la nécessité d’une coordination précise entre les services de sécurité, le ministère public et le tribunal.
Cette exigence est d’autant plus forte que les éléments techniques occupent une place croissante dans le procès. Les données téléphoniques, la vidéosurveillance et les traces numériques peuvent contribuer à établir des déplacements ou des contacts. Elles ne suffisent toutefois pas, à elles seules, à déterminer la responsabilité pénale d’une personne. Leur collecte, leur conservation et leur interprétation doivent pouvoir être discutées contradictoirement.
Une affaire observée au-delà du Cameroun
Le procès dépasse désormais le seul cadre national. Il concerne la protection des journalistes, la responsabilité des services de sécurité et la capacité d’une justice militaire à traiter une affaire impliquant des personnalités puissantes. Ces questions résonnent dans plusieurs pays d’Afrique centrale, où les journalistes d’investigation travaillent souvent au contact de réseaux politiques, économiques et sécuritaires.
La suite de la procédure dépendra d’abord de la comparution effective du lieutenant-colonel Bialo et de la durée de son contre-interrogatoire. Les parties devraient ensuite continuer à discuter la valeur des expertises, la traçabilité des appareils téléphoniques et les liens éventuels entre les différents protagonistes. La prochaine audience dira surtout si ce report reste un simple incident de calendrier ou s’il alimente durablement les inquiétudes sur le rythme et la transparence du procès.