Le numérique camerounais attire l’attention, mais pas encore les grands chèques

À Yaoundé, le marché numérique camerounais n’est plus vu comme un terrain vierge. Il est déjà utilisé, déjà monétisé, déjà stratégique. Le vrai sujet est ailleurs : les conditions nécessaires pour transformer cet usage massif en investissements lourds, durables et créateurs d’emplois. Les discussions tenues à la veille du premier Dialogue économique et commercial entre le Cameroun et les États-Unis ont remis cette question au centre du jeu, avec trois mots qui reviennent sans cesse : énergie, connectivité, cybersécurité.

Ce débat s’inscrit dans un cadre régional précis. Le Cameroun appartient à la CEMAC, où la BEAC suit de près les systèmes de paiement et la montée en puissance du mobile money. Dans cette sous-région, la numérisation des paiements progresse vite, mais elle oblige aussi les États à renforcer les règles, les infrastructures et la supervision. L’enjeu n’est donc pas seulement camerounais. Il touche la crédibilité de tout l’écosystème numérique d’Afrique centrale.

Des usages déjà profonds, des fondations encore fragiles

Le forum sur le climat des affaires organisé le 26 août 2026 à Yaoundé a servi de caisse de résonance à cette réalité. Les milieux d’affaires ont pointé des blocages concrets : accès à l’électricité, qualité de la connexion, visibilité réglementaire et capacité du marché à absorber des projets d’envergure. Le lendemain, le premier Dialogue économique et commercial bilatéral Cameroun–États-Unis, lancé à Yaoundé, a pris le relais sur le plan institutionnel. Les deux séquences se répondent. La première exprime les attentes du secteur privé. La seconde ouvre un canal politique pour tenter d’y répondre.

Le chiffre du mobile money illustre bien cette ambivalence. Le Cameroun compte plus de 10,3 millions de comptes actifs dans les données publiques citées dans un rapport gouvernemental, et la CEMAC a dépassé 56,47 millions de comptes de services de paiement à fin 2024. Autrement dit, la demande existe déjà. Les usages sont là. Mais cette masse d’utilisateurs ne suffit pas, à elle seule, à rassurer des investisseurs qui cherchent des modèles robustes, des infrastructures fiables et des projets suffisamment structurés pour absorber des tickets de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Cette distinction est importante. Un marché actif n’est pas automatiquement un marché finançable à grande échelle. Beaucoup d’opérateurs, de fintechs et de jeunes pousses camerounaises savent déjà toucher un public large. En revanche, peu d’entre elles disposent d’une gouvernance, d’une documentation financière et d’une capacité technique assez solides pour accueillir des financements proches des montants évoqués pendant les échanges. C’est là que se joue une partie de l’écart entre potentiel et investissement.

Énergie, connectivité, cybersécurité : les trois filtres des investisseurs

Dans le numérique, l’électricité n’est pas un sujet périphérique. C’est la base du service. Sans alimentation stable, les centres de données, les plateformes de paiement, les serveurs, les antennes et les services cloud restent vulnérables. La connectivité suit la même logique. Une couverture insuffisante ou trop chère freine l’adoption, surtout hors des grands centres urbains. Le ministère camerounais des Postes et Télécommunications a d’ailleurs reconnu devant le Parlement que la question de la connectivité nationale ne dépend pas seulement des télécommunications, mais aussi d’autres facteurs, dont l’approvisionnement électrique.

La cybersécurité est devenue le troisième filtre. Le Cameroun a adopté en 2024 une loi relative à la protection des données à caractère personnel, dans un contexte où les autorités veulent mieux encadrer la collecte, le stockage et le traitement des données. Cette évolution juridique compte pour les investisseurs. Elle améliore la lisibilité du marché. Mais elle impose aussi des coûts de conformité, des obligations techniques et une montée en compétence des acteurs publics comme privés.

Le débat autour de Starlink illustre ce nouvel équilibre. Les services satellitaires changent la donne pour l’accès à internet, en particulier dans les zones mal desservies. Mais l’arrivée d’un nouvel opérateur soulève des questions réglementaires, de souveraineté numérique, d’emplois locaux et d’équité concurrentielle. L’ART rappelle que toute concession de communications électroniques reste subordonnée à des prescriptions strictes : qualité du service, sécurité, confidentialité, interconnexion, partage d’infrastructures et contribution au développement du secteur.

Sujet Ce que les acteurs redoutent Effet concret
Énergie Coupures, surcoûts, dépendance aux groupes électrogènes Hausse des coûts et baisse de fiabilité
Connectivité Couverture inégale, qualité instable, derniers kilomètres mal servis Frein à l’adoption hors des grandes villes
Cybersécurité Fuites de données, fraude, vulnérabilité des infrastructures Risque sur la confiance et sur les capitaux

Ce que Yaoundé cherche à vendre à Washington

Dans les échanges bilatéraux, le Cameroun ne présente pas seulement des attentes. Il avance aussi des projets. Les autorités ont mis en avant un data center national souverain, un parc cloud, un Centre national des opérations de sécurité, ainsi qu’un accompagnement pour la stratégie nationale d’intelligence artificielle. Ce panier dit quelque chose de la nouvelle ambition publique : ne plus se limiter à connecter le pays, mais aussi à garder la valeur produite par ses données, ses services et ses usages.

La portée économique est claire. Pour l’État, l’objectif est de capter des financements, de moderniser l’administration et de sécuriser les infrastructures critiques. Pour les opérateurs historiques, l’enjeu est de ne pas être marginalisés par de nouveaux modèles plus légers. Pour les jeunes entreprises, l’enjeu est d’accéder à des marchés, à du capital et à des partenariats techniques. Pour les usagers, enfin, l’enjeu reste simple : des services plus rapides, plus sûrs et plus accessibles, à Yaoundé comme dans les régions.

Le Cameroun entre ainsi dans une phase plus mature de sa transformation numérique. Le pays n’a plus besoin de prouver que le marché existe. Il doit maintenant prouver qu’il peut le rendre bancable. C’est cette transition, plus que la seule annonce d’un dialogue avec les États-Unis, qui retiendra l’attention dans les prochains mois, alors que la CEMAC poursuit la structuration de ses paiements numériques et que les autorités camerounaises cherchent à convertir l’usage massif du mobile money en véritable écosystème d’investissement.