Au Caire, un débat scientifique devenu un marqueur africain

Le Caire ne fut pas seulement, en 1974, le décor d’un colloque savant. La capitale égyptienne a accueilli une discussion qui touchait à une question plus large : qui écrit l’histoire de l’Afrique, et avec quels outils ? Le sujet paraissait technique. Il engageait pourtant la place de l’Égypte ancienne dans l’histoire du continent, au moment où l’UNESCO lançait son vaste chantier de l’Histoire générale de l’Afrique.

Ce colloque, tenu du 28 janvier au 3 février 1974, s’inscrivait dans une séquence plus vaste de travaux de l’UNESCO sur l’histoire du continent. Les actes ont été publiés plus tard dans la collection consacrée à cette Histoire générale de l’Afrique, preuve que la rencontre n’était pas un épisode isolé, mais une pièce d’un programme intellectuel de longue durée.

Le contexte : l’Égypte, le Nil et la bataille des interprétations

Au milieu des années 1970, l’égyptologie reste dominée par des cadres d’analyse forgés surtout en Europe. Le rapport final du symposium montre d’ailleurs que les participants ont travaillé sur deux axes : le peuplement de l’Égypte ancienne et le déchiffrement de l’écriture méroïtique, langue de l’ancien royaume de Méroé, dans l’actuel Soudan.

La discussion ne portait pas uniquement sur des crânes, des momies ou des hiéroglyphes. Elle posait une question de méthode. Le rapport préparatoire de l’UNESCO admettait déjà que le problème du peuplement de l’Égypte ancienne était complexe et qu’il devait être abordé à partir de plusieurs disciplines.

Dans ce cadre, l’Égypte n’était pas isolée de son voisinage africain. Le symposium a aussi examiné les rapports entre l’égyptien ancien et les langues du bassin nilotique et du monde soudanais. L’enjeu dépassait donc la seule vallée du Nil. Il touchait à l’histoire des circulations entre l’Afrique du Nord-Est, la Nubie et la Corne de l’Afrique.

Ce qui s’est joué pendant le colloque

Le programme s’est déroulé en deux temps. Du 28 au 31 janvier, les débats ont porté sur le peuplement de l’Égypte ancienne. Du 1er au 3 février, ils ont été consacrés au déchiffrement de l’écriture méroïtique. Les actes publiés ensuite par l’UNESCO confirment ce découpage.

Parmi les intervenants figuraient des spécialistes venus d’Égypte, d’Europe, du Canada, de Suède et d’autres pays. Cheikh Anta Diop, alors lié à l’Université de Dakar, et Théophile Obenga, de l’Université Marien-Ngouabi au Congo, ont porté une lecture résolument africaine de l’Égypte ancienne. Leur démarche ne se limitait pas à une affirmation identitaire. Elle s’appuyait sur l’anthropologie physique, la linguistique comparée, l’iconographie et les sources anciennes.

Les actes du symposium montrent aussi que les échanges n’ont pas produit un consensus sur tout. Le rapport final souligne un accord large sur les questions linguistiques, mais des désaccords persistants sur la notion de “race”, terme aujourd’hui contesté et historiquement chargé. Les conclusions recommandaient d’ailleurs des études complémentaires sur cette notion.

C’est là que le colloque a pris une portée durable. Diop y a présenté une critique des thèses qui décrivaient l’Égypte ancienne comme étrangère au monde noir africain. Obenga, lui, a développé une comparaison structurée entre l’égyptien ancien, le copte et des langues africaines modernes. La publication de ces travaux dans les actes de l’UNESCO a donné à cette controverse un espace académique durable.

Pourquoi cet épisode compte encore pour l’Afrique

Pour de nombreux chercheurs africains, le colloque du Caire a eu un effet de bascule. Il a montré qu’un savant africain pouvait intervenir au centre du débat international, avec des outils scientifiques, et non dans le rôle assigné d’observateur périphérique. Cette dimension est importante pour l’Égypte elle-même, mais aussi pour le Sénégal, le Congo et l’ensemble du continent, où la question de la production du savoir reste liée à la souveraineté intellectuelle.

Le point le plus durable n’est pas la victoire d’une thèse figée. C’est plutôt l’ouverture d’un champ de discussion où l’Afrique n’est plus seulement objet d’étude, mais sujet épistémique. L’UNESCO a ensuite continué à valoriser cette histoire longue, en rappelant que plusieurs des grands noms mobilisés pour l’Histoire générale de l’Afrique, dont Cheikh Anta Diop et Théophile Obenga, ont contribué à faire émerger une lecture continentale des civilisations africaines.

Cette résonance reste actuelle en Égypte, où les institutions académiques et patrimoniales continuent de dialoguer avec les débats sur les origines, les circulations et les héritages. Elle reste aussi actuelle à l’échelle africaine. Le dossier rappelle qu’entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne, les frontières de l’histoire ne coïncident pas toujours avec les frontières politiques contemporaines. La vallée du Nil a longtemps été un espace de contacts, de conflits et d’échanges.

Un héritage intellectuel, plus qu’un slogan

Le colloque du Caire a laissé un héritage académique précis. Il a alimenté le volume II de l’Histoire générale de l’Afrique. Il a aussi contribué à installer l’égyptologie africaine dans les universités du continent, notamment au Sénégal, où l’Université Cheikh Anta Diop reste un lieu central de transmission sur ces questions.

Le débat n’est pas clos. Mais son importance tient à autre chose : il a obligé la recherche internationale à regarder l’Afrique ancienne depuis l’Afrique elle-même, sans passer par un filtre unique. C’est là, sans doute, la leçon la plus solide du Caire de 1974.