À Lomé, la question agricole ne se résume pas aux volumes récoltés. Pour les producteurs togolais, l’enjeu est aussi de sécuriser l’eau, d’accéder aux équipements et au financement, puis de vendre et transformer leurs récoltes dans de meilleures conditions. C’est à cette échelle concrète que le Togo devra traduire les objectifs agricoles de l’Union africaine.
Des engagements continentaux à décliner au Togo
Adoptée en janvier 2025 à Kampala, en Ouganda, la Déclaration du Programme détaillé de développement de l’agriculture en Afrique (PDDAA) fixe le cadre continental pour 2026-2035. Ce programme de l’Union africaine vise à transformer les systèmes agroalimentaires, de la production jusqu’aux échanges commerciaux. Parmi ses objectifs : accroître de 45 % la production agroalimentaire africaine, tripler le commerce intra-africain de produits agricoles et réduire de moitié les pertes après récolte d’ici 2035.
Ces objectifs communs ne dispensent pas chaque pays de définir ses priorités et ses moyens. En Afrique de l’Ouest, où les filières agricoles et les marchés franchissent les frontières, les résultats dépendront aussi des infrastructures, des règles commerciales et de la coopération entre États. Le Togo, membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), doit donc articuler sa politique nationale avec les échanges et les défis de la région.
À Lomé, une mission de haut niveau de la Commission de l’Union africaine a réuni autorités togolaises et représentants de l’organisation autour de la mise en œuvre du PDDAA. Les informations officielles togolaises situent les échanges du 20 au 22 octobre 2026 ; le ministère de l’Agriculture indique une mission organisée du 19 au 23 octobre. Les discussions portent sur la productivité, la sécurité alimentaire, la résilience climatique et la gestion durable des ressources naturelles.
Financer les équipements, mais aussi leur accès
Le gouvernement entend s’appuyer sur le Programme de modernisation de l’agriculture au Togo (ProMAT), adopté en mars 2025 pour la période 2025-2034, selon le ministère de l’Agriculture. Il doit soutenir la production, la résilience des exploitations, la valorisation des produits et l’accès au financement. La mission de Lomé cherche ainsi à rapprocher les engagements continentaux des dispositifs nationaux déjà en place.
Un financement régional donne une mesure des moyens mobilisés. En juin 2026, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) a approuvé 40 milliards de francs CFA pour la deuxième phase du Programme d’appui à la mécanisation agricole et à l’irrigation (ProMAI). Cette enveloppe porte à 60 milliards de francs CFA le total approuvé pour ce programme, après une première phase de 20 milliards en octobre 2025. Il s’agit du ProMAI, dispositif spécifique de mécanisation et d’irrigation, et non du ProMAT, programme national plus large.
Cette distinction compte : un financement annoncé n’est pas, à lui seul, un équipement disponible pour chaque exploitation. Les résultats dépendront du déploiement des matériels et des services, de l’entretien, de l’accès des producteurs aux centres régionaux et des modalités de financement. Pour les petites exploitations, l’irrigation peut réduire la dépendance aux pluies ; encore faut-il que les infrastructures soient adaptées et accessibles. La mécanisation peut accroître la capacité de travail, mais son effet sur les revenus dépend aussi des coûts et des débouchés.
Le directeur de cabinet du ministère chargé de l’Agriculture, Dindiogue Konlani, a appelé les acteurs non étatiques à passer, selon les propos rapportés lors des échanges, « d’une logique de coopération à une logique de co-construction et de co-investissement ». Cette orientation implique producteurs, organisations professionnelles et entreprises. Elle soulève aussi une question pratique : qui décide des investissements, qui en supporte les risques et comment les bénéfices atteignent-ils les exploitants, notamment les femmes et les jeunes ?
De la récolte au marché régional
La production ne suffit pas à garantir la sécurité alimentaire. Le stockage, la transformation et le transport déterminent ce qui parvient aux marchés et la valeur conservée dans le pays. Réduire les pertes après récolte suppose donc des investissements qui complètent l’irrigation et les équipements agricoles. Cela concerne les producteurs ruraux, mais aussi les transformateurs, les commerçants et les consommateurs des centres urbains, dont Lomé.
À l’échelle régionale, le commerce agricole peut élargir les débouchés, à condition que les infrastructures et les règles facilitent réellement la circulation des produits. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à développer les échanges entre pays africains, donne un cadre à cette ambition. Mais tripler le commerce intra-africain ne se traduira pas automatiquement par de meilleurs revenus : la capacité à transformer localement, à respecter les normes et à acheminer les récoltes pèsera aussi dans la balance.
La Déclaration de Kampala reprend ainsi un défi commun sans effacer les différences entre économies africaines. Pour le Togo, l’étape engagée à Lomé devra déboucher sur des priorités nationales financées, des responsabilités identifiées et des indicateurs permettant d’évaluer les progrès. Les échanges de la mission constituent un jalon, pas la preuve que les objectifs sont déjà atteints.
Le suivi portera sur la mise en œuvre du ProMAT et des programmes associés : équipements effectivement accessibles, maîtrise de l’eau, évolution des pertes après récolte et possibilités de vente pour les producteurs. À terme, la crédibilité de l’agenda continental se mesurera moins aux déclarations qu’aux changements observables dans les exploitations, les filières de transformation et les échanges entre pays d’Afrique de l’Ouest.