Un projet prometteur, mais pas encore prêt à passer en mer
En Afrique du Sud, la prochaine frontière de la transition énergétique ne se joue pas seulement sur terre. Elle se dessine aussi au large, là où les vents sont plus réguliers, mais où les coûts, la technique et les autorisations pèsent plus lourd. Le dossier Gagasi, pensé pour la zone de Richards Bay, illustre ce passage délicat entre ambition industrielle et réalité administrative.
Le pays ne part pas de zéro. Pretoria a renforcé ces derniers mois son architecture institutionnelle, avec un ministère dédié à l’électricité et à l’énergie, et un nouveau cadre stratégique sur l’éolien en mer qui doit aider l’État à cadrer une filière encore naissante. À l’échelle régionale, l’Afrique australe avance dans un contexte où la demande électrique reste forte, tandis que l’Afrique, dans son ensemble, ne dispose toujours d’aucun parc éolien offshore en exploitation commerciale.
Ce qui s’est passé autour de Gagasi
Le projet Gagasi, d’une puissance annoncée d’environ 800 MW, a été lancé en 2022 par GenesisHexicon, une coentreprise associant Genesis Eco-Energy Developments et Hexicon. Il est prévu au large de Richards Bay, sur la côte est sud-africaine. Selon les informations confirmées par Reuters et reprises par des médias spécialisés, la demande d’autorisation environnementale a été retirée en 2025 afin de permettre une refonte technique du projet, avec un passage envisagé d’éoliennes flottantes à des turbines ancrées. Le cabinet Acer, chargé de l’étude d’impact, a indiqué que ce retrait répondait à des raisons techniques et non environnementales.
La suite reste ouverte. Genesis Eco-Energy a annoncé une mise à jour attendue en octobre, signe qu’une révision du design, du calendrier et peut-être du montage industriel est en cours. Pour l’heure, le dossier marque donc un recul par rapport à la trajectoire espérée. Gagasi avait atteint un stade préparatoire avancé, avec un début d’évaluation environnementale engagé depuis 2022 et plusieurs études déjà lancées. Mais l’arrêt de la procédure montre à quel point un projet offshore peut être fragile dès que la géologie maritime, la profondeur des fonds, la fixation des turbines et le raccordement au réseau ne s’alignent plus parfaitement.
Pourquoi ce contretemps compte pour l’Afrique du Sud
Le sujet dépasse la seule entreprise porteuse du projet. En Afrique du Sud, l’électricité reste dominée par le charbon, qui a encore fourni 83 % de la production locale en 2024, selon Statistics South Africa. Les renouvelables progressent, mais la marge de manœuvre reste étroite dans un système où la sécurité d’approvisionnement, le coût de l’énergie et la modernisation du réseau dictent le tempo. Dans ce contexte, l’éolien en mer n’est pas un gadget technologique. C’est une option de diversification, surtout pour une économie qui cherche à réduire sa dépendance au charbon sans fragiliser l’industrie ni l’emploi.
Le gouvernement sud-africain l’a bien compris. Le Département de l’électricité et de l’énergie présente désormais l’éolien offshore comme un champ à structurer, au même titre que les autres briques de la transition. Le World Bank Group a, de son côté, publié en septembre 2026 un cadre stratégique pour aider Pretoria à développer ce secteur sur le court et le long terme. Cette séquence est importante. Elle montre que l’enjeu n’est plus seulement de savoir si le pays a du vent. Il s’agit désormais de savoir comment transformer ce potentiel en projets finançables, raccordables et acceptables socialement.
Les chiffres donnent la mesure de l’opportunité. La Banque mondiale estime depuis plusieurs années que le potentiel technique offshore de l’Afrique du Sud est considérable, bien supérieur aux capacités actuellement installées. Mais ce potentiel reste théorique tant que les ports, les chantiers navals, les câbles sous-marins, les études marines et la chaîne d’approvisionnement locale ne suivent pas. Autrement dit, la ressource existe, mais l’écosystème industriel doit encore être consolidé. C’est là que se joue la différence entre un projet pilote et une filière nationale.
Ce que révèle aussi le contraste avec le Maroc
Le contraste avec le Maroc éclaire le moment actuel du marché africain. Au large d’Essaouira, la Banque européenne d’investissement a retenu, le 3 septembre 2026, un consortium conduit par OWC pour mener une étude de faisabilité sur le premier parc éolien offshore marocain. Là-bas, on n’est pas encore au stade de la construction. Ici, on reste dans l’analyse technique, économique, environnementale et sociale. Les deux pays avancent donc sur des chronologies différentes, mais avec une même logique : tester la maturité d’une technologie appelée à se déployer d’abord là où l’infrastructure, les ports et le cadre réglementaire peuvent suivre.
Cette comparaison est utile pour lire l’Afrique autrement. Elle montre que le continent n’est pas à l’arrêt. Il expérimente, arbitre, revoit ses plans et cherche les bons modèles. Au sud comme au nord, l’éolien en mer reste une filière d’ajustement entre souveraineté énergétique, financement international, protection du littoral et fabrication locale de valeur. Pour l’Afrique du Sud, le vrai test viendra dans les prochains mois : le projet Gagasi pourra-t-il revenir avec un design crédible, ou deviendra-t-il le symbole d’une promesse encore trop fragile face aux exigences du terrain ?