Dans les Grands Lacs, la paix ne se mesure plus à la signature des accords, mais à leur application sur le terrain. Or, quinze mois après l’accord conclu à Washington entre la République démocratique du Congo et le Rwanda, le désengagement militaire attendu reste au cœur du blocage.
Un accord sous pression dans les Grands Lacs
Le 27 juin 2025, Kinshasa et Kigali ont signé à Washington un accord destiné à réduire les tensions dans l’est de la RDC. Le texte prévoit notamment le retrait des forces rwandaises présentes sur le territoire congolais et la neutralisation des Forces démocratiques de libération du Rwanda, les FDLR, un groupe armé issu en partie des réseaux liés au génocide des Tutsi de 1994.
Ces deux engagements sont liés. Kigali présente les FDLR comme une menace directe pour sa sécurité. Kinshasa considère, de son côté, que cette menace ne peut pas justifier le maintien de soldats rwandais dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
Le calendrier initial n’a pas permis de sortir de cette logique de réciprocité. La RDC demande un retrait rwandais vérifiable. Le Rwanda réclame d’abord des garanties sur la neutralisation des FDLR. Entre les deux positions, le mécanisme de paix avance par étapes, sans produire encore de changement décisif pour les populations de l’est congolais.
Un mécanisme conjoint de coordination sécuritaire réunit pourtant les parties avec plusieurs partenaires. La cinquième réunion de ce dispositif s’est tenue les 15 et 16 juillet 2026, avec la participation de représentants de la RDC, du Rwanda, des États-Unis, du Qatar, du Togo et de la Commission de l’Union africaine. Les participants ont réaffirmé les engagements liés au désengagement militaire et à la lutte contre les FDLR, sans régler le différend de fond.
Le constat d’Évariste Ndayishimiye
Dans un entretien accordé à France 24 en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le président burundais Évariste Ndayishimiye a estimé, le 23 septembre 2026, que le processus restait dans une impasse. Il a appelé le Rwanda à concrétiser ses engagements concernant le retrait de ses forces de la RDC.
« Si réellement on voudrait la paix au Congo, le Rwanda devrait se montrer positif par rapport au désengagement », a déclaré le chef de l’État burundais, selon l’Agence congolaise de presse.
La position de Bujumbura est suivie avec attention. Le Burundi partage une longue frontière avec la RDC et reste directement exposé aux conséquences sécuritaires du conflit dans les provinces du Kivu. Il a également été impliqué dans le dispositif régional déployé aux côtés de Kinshasa contre les groupes armés actifs dans l’est congolais.
Évariste Ndayishimiye exerce en outre la présidence en exercice de l’Union africaine. Sa prise de position donne donc une portée continentale à une critique qui ne vient pas uniquement de Kinshasa. Elle montre aussi que le désaccord sur le retrait rwandais dépasse désormais le face-à-face entre les autorités congolaises et rwandaises.
Deux lectures opposées de la sécurité
Pour Kinshasa, la priorité est le respect de la souveraineté congolaise. Les autorités affirment que la question des FDLR ne peut plus servir de justification au maintien d’une présence militaire étrangère, notamment depuis les engagements pris par la RDC pour localiser et désarmer ce groupe.
La Première ministre congolaise Judith Suminwa a rappelé cette position devant l’Assemblée générale de l’ONU, le 23 septembre 2026. Selon Actualite.cd, Kinshasa estime que les avancées concernant les FDLR doivent désormais être appréciées séparément de la présence militaire rwandaise.
Kigali défend une lecture différente. Le Rwanda affirme que ses mesures sécuritaires répondent à une menace transfrontalière. En juin 2026, son ministre des Affaires étrangères Olivier Nduhungirehe a conditionné le retrait des forces rwandaises à la neutralisation des FDLR par Kinshasa, selon Actualite.cd.
Cette divergence bloque la mise en œuvre de l’accord. Chaque partie considère qu’elle doit agir après l’autre. Dans les faits, les engagements sécuritaires restent interdépendants, alors que les mécanismes de vérification n’ont pas encore produit une confiance suffisante.
Un impact direct sur les populations
À Goma, Bukavu et dans les territoires ruraux du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, le débat diplomatique se traduit par une incertitude persistante. Les habitants attendent d’abord la réouverture des axes, la reprise des activités économiques et la sécurisation des zones agricoles.
Les conséquences ne sont pas identiques selon les territoires. Dans les grandes villes, l’instabilité perturbe les transports, les marchés et les services publics. Dans les zones rurales, elle affecte davantage l’accès aux champs, les déplacements des familles et la circulation des produits.
La poursuite de la crise pèse aussi sur les échanges régionaux. Les frontières entre la RDC, le Rwanda et le Burundi sont essentielles pour les commerçants, les transporteurs et les petits opérateurs. Lorsque la sécurité se dégrade, l’économie informelle absorbe le choc avant les entreprises structurées.
Le conflit complique enfin le travail des organisations humanitaires et des autorités locales. Les déplacements de population, les restrictions de circulation et la présence de groupes armés rendent plus difficile la distribution de l’aide et le retour durable des familles déplacées.
Le prochain test sera celui de l’application
Les discussions de Washington et de Doha restent les deux principaux cadres diplomatiques. Le premier traite directement des relations entre Kinshasa et Kigali. Le second concerne le dialogue entre le gouvernement congolais et l’Alliance fleuve Congo-M23, dont les forces contrôlent encore plusieurs zones de l’est de la RDC.
La médiation africaine conserve également un rôle. Le Togo participe au mécanisme de coordination sécuritaire comme facilitateur de l’Union africaine. Pour l’organisation panafricaine, l’enjeu consiste à éviter que les initiatives extérieures ne marginalisent les cadres régionaux déjà engagés dans la recherche d’une solution.
La prochaine étape sera donc moins symbolique que pratique. Il faudra vérifier les mouvements de troupes, documenter la neutralisation des groupes armés et établir une séquence acceptable pour les deux États. Sans progrès mesurable sur ces points, l’accord de Washington restera un cadre diplomatique sans effet suffisant sur le terrain.
Dans cette équation, le Burundi occupe une position particulière. Proche géographiquement du théâtre des opérations et désormais placé au premier plan de l’Union africaine, Bujumbura peut contribuer à maintenir la pression diplomatique. Mais il devra aussi préserver un équilibre régional fragile, alors que la méfiance entre Kinshasa, Kigali et plusieurs capitales voisines demeure élevée.