À Venise, une victoire qui dit plus que le palmarès
Sur le Lido, un trophée ne récompense jamais seulement un film. Il dit aussi qui a accès aux grandes scènes du cinéma mondial, qui y reste rare, et qui finit par y inscrire son nom malgré les barrières. Cette fois, la distinction a pris une portée supplémentaire : la mise en lumière d’une cinéaste née d’un père égyptien et d’une mère danoise, dans un festival où la présence des femmes à la réalisation reste étroitement surveillée.
La Mostra de Venise, fondée en 1932, est le plus ancien festival de cinéma au monde. Son jury principal remet le Lion d’or au meilleur film. Cette année encore, la compétition officielle a ravivé le débat sur la place des femmes derrière la caméra, avec une seule réalisatrice en solo dans la sélection principale, selon plusieurs dépêches et les éléments du festival.
Un film danois, une mémoire européenne, une trajectoire afrodescendante
Le film couronné, Kvinde Ukendt (Woman Unknown), plonge dans le Danemark de l’après-guerre. L’intrigue suit une jeune femme mariée au retour d’un passé intime avec un soldat allemand, passé qui rejaillit dans une société encore obsédée par l’ordre moral et la honte. Le récit parle donc d’une violence très concrète : celle des regards, de la réputation et de la sanction sociale infligée au corps féminin.
Sa réalisatrice, May el-Toukhy, est née en 1977 à Copenhague. Les notices biographiques consultées la présentent comme une cinéaste dano-égyptienne, fille d’un père égyptien et d’une mère danoise. Plusieurs sources concordent sur ce point, même si sa formation et sa carrière se sont construites dans le paysage audiovisuel danois.
Le détail compte, parce qu’il replace ce succès dans une histoire plus large. Dans les grands festivals européens, les cinéastes afrodescendants restent peu nombreux à atteindre le sommet du palmarès. Cette rareté nourrit depuis des années un débat sur l’accès aux financements, la circulation des œuvres et la composition des jurys. Le Lion d’or remporté par el-Toukhy ne raconte donc pas seulement une réussite individuelle. Il rappelle aussi combien la reconnaissance internationale demeure distribuée de façon inégale.
Ce que ce succès change pour le cinéma africain et sa diaspora
Le lien avec l’Afrique n’est pas géographique, il est aussi culturel et politique. L’Égypte appartient au continent africain, mais le récit de May el-Toukhy s’inscrit dans une carrière européenne. C’est précisément ce croisement qui intéresse le public africain : il montre qu’une identité mixte ne se réduit pas à une étiquette, et qu’elle peut porter des récits capables d’entrer dans les plus grandes compétitions internationales.
Pour les professionnels africains, l’enjeu dépasse le trophée. Il touche à la visibilité des talents, à la capacité des cinéastes du continent et de la diaspora à accéder à des coproductions solides, puis à tenir leur place dans les grands circuits de distribution. À Venise, un festival peut consacrer une œuvre, mais il ne suffit pas à corriger une chaîne entière d’inégalités. Les barrières se situent en amont, dans le développement des projets, et en aval, dans l’accès aux salles, aux plateformes et aux marchés internationaux.
Le contexte régional rend cette lecture encore plus utile. Dans le monde arabe et en Afrique du Nord, les cinéastes femmes gagnent en présence dans les sélections majeures, comme en témoigne aussi la place de Kaouther Ben Hania à Venise ces dernières années. Le succès de May el-Toukhy rejoint donc une dynamique plus large : celle d’une génération qui impose des histoires de femmes, de mémoire et de pouvoir dans des espaces longtemps dominés par d’autres regards.
Le film parle enfin d’un sujet qui dépasse le cadre européen. La manière dont une société traite les femmes soupçonnées d’avoir aimé “du mauvais côté” fait écho à de nombreux contextes de guerre, d’occupation et de sortie de conflit. Le cinéma, ici, devient un outil de mémoire. Il rappelle que les violences faites aux femmes ne disparaissent pas avec l’armistice. Elles se déplacent souvent dans les familles, les villages, les administrations et les tribunaux de l’opinion.
Une victoire symbolique, mais aussi un signal pour la suite
Le palmarès de Venise a aussi distingué l’interprète principale du film, Mathilde Arcel, par la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine. Le jury a donc salué un ensemble cohérent : une mise en scène, un jeu d’actrice et une histoire centrée sur une femme jugée par son époque. Cette cohérence renforce l’impact du prix, au-delà de la seule surprise du résultat.
Mais la portée la plus durable se joue ailleurs. Si la compétition officielle reste si pauvre en réalisatrices, le problème n’est pas seulement celui d’un festival. C’est celui d’une industrie qui finance, sélectionne et expose encore trop peu les œuvres venues de femmes, de cinéastes africains ou afrodescendants, et de créateurs situés hors des centres de décision. Le Lion d’or obtenu par May el-Toukhy ne règle rien à lui seul. Il donne toutefois un point d’appui clair à celles et ceux qui demandent des sélections plus diverses et des mécanismes de production plus ouverts.
À l’échelle continentale, l’essentiel sera de voir si cette victoire se traduit par davantage de circulation pour les films portés par des créatrices africaines et diasporiques, y compris hors des festivals. Car la vraie mesure d’un tournant ne se lit pas seulement dans un soir de remise de prix. Elle se lit dans les projets qui suivent, dans les coproductions qui se montent et dans les spectateurs qui découvrent enfin des récits longtemps relégués au second plan.