Une victoire à Venise qui dépasse le seul palmarès

À la Mostra de Venise, un prix ne dit pas seulement quel film a convaincu un jury. Il révèle aussi qui a le droit d’occuper le centre de l’image. Cette année, la consécration de Kvinde Ukendt (Woman Unknown) de May el-Toukhy rappelle qu’une cinéaste peut porter une histoire européenne tout en restant traversée par une mémoire égyptienne. Le film a reçu le Lion d’or de la 83e édition du festival, à l’issue d’une cérémonie tenue le 12 septembre 2026 à Venise.

Le sujet parle aussi à l’Égypte, pays d’origine du père de la réalisatrice, mais surtout à toute une génération de créateurs africains installés en Europe. Leur travail circule souvent entre plusieurs langues, plusieurs industries et plusieurs publics. Quand l’un d’eux atteint le sommet d’un grand festival, ce n’est pas une parenthèse exotique. C’est un signal sur la place que les diasporas prennent désormais dans le cinéma mondial.

Un film danois, une trajectoire aussi égyptienne

May el-Toukhy est née à Copenhague en 1977. Les sources concordent sur ce point : elle a grandi avec une mère danoise et un père égyptien, et son identité artistique s’est construite dans cette double filiation. Son film en compétition à Venise, tourné en danois et coproduit avec la Suède et la Lettonie, se déroule au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La Biennale précise que le long métrage dure 124 minutes et qu’il est signé par May el-Toukhy avec Maren Louise Käehne.

Le festival avait retenu le film dans la compétition officielle, où il figurait parmi les œuvres en lice pour le Lion d’or. La présidence du jury était confiée à Maggie Gyllenhaal. Cette information compte, car elle situe le prix dans un cadre institutionnel clair : un jury international, un festival ancien, et une sélection qui reste, cette année encore, très majoritairement masculine derrière la caméra.

Les faits : un triomphe, puis une lecture plus large

Samedi 12 septembre 2026, le jury a attribué le Lion d’or à Woman Unknown. Dans le même palmarès, l’actrice principale Mathilde Arcel a reçu la Coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine pour son rôle de Marie, jeune domestique dont le passé menace un mariage arrangé avec son employeur veuf et fortuné. La fiche officielle du film confirme le cadre narratif : une jeune nourrice et femme de chambre s’apprête à épouser Christian, un veuf aisé, lorsque son histoire passée redevient centrale.

Le film ne se contente pas de raconter une intrigue d’après-guerre. Il part d’images de femmes humiliées après la Libération, liées à la propagande et à l’hostilité envers celles soupçonnées d’avoir fréquenté des soldats allemands. La réalisation transforme ce matériau historique en réflexion sur la honte, la mémoire publique et le corps féminin comme lieu de contrôle social. Plusieurs sources de Venise et d’Égypte résument d’ailleurs le film comme une histoire de femmes trop longtemps peu visibles, ce qui éclaire le sens du prix au-delà de sa seule valeur symbolique.

Ce choix du jury intervient dans un contexte que le festival n’a pas caché lui-même : cette édition ne comptait qu’une seule fiction de compétition réalisée par une femme seule, May el-Toukhy. La cinéaste avait elle-même regretté cette faible présence féminine à Venise, un constat repris dans la presse internationale comme dans la presse égyptienne. La récompense ne règle rien à elle seule, mais elle contredit au moins l’idée qu’une sélection déséquilibrée serait sans conséquence sur les récits qui émergent.

Ce que cette consécration dit de l’Égypte et de ses diasporas

Pour l’Égypte, l’enjeu n’est pas de revendiquer un film danois comme une production nationale. L’enjeu est plus subtil. Il tient à la circulation des talents égyptiens ou d’ascendance égyptienne dans des industries puissantes, souvent européennes, où ils gagnent une visibilité qu’ils n’obtiendraient pas toujours dans leur pays d’origine ou dans les marchés régionaux. La trajectoire de May el-Toukhy illustre cette réalité : une formation au Danemark, une carrière scandinave, et une mémoire familiale égyptienne assumée comme partie intégrante de son regard.

Cette circulation a un effet concret. Elle élargit le champ des représentations de l’Afrique du Nord dans le cinéma mondial. Trop souvent, les œuvres associées au continent sont attendues sur le terrain du conflit, de la pauvreté ou du témoignage social brut. Ici, la lecture est différente. Une cinéaste liée à l’Égypte par sa filiation peut parler de pouvoir, de classe, de mémoire et de genre sans que son lien avec le continent soit réduit à un décor ou à une curiosité biographique. C’est une forme de normalité culturelle qui compte.

Dans le même temps, cette réussite rappelle la place encore inégale des femmes dans les grands rendez-vous du cinéma international. Le problème n’est pas seulement celui des quotas symboliques. Il concerne l’accès aux budgets, aux coproductions, à la distribution et aux fenêtres de prestige. Quand un festival comme Venise couronne une œuvre portée par une femme, il donne un signal. Mais ce signal n’a de portée durable que s’il s’accompagne d’une présence plus régulière des réalisatrices dans les sélections majeures.

Une résonance continentale au-delà du tapis rouge

À l’échelle africaine, l’affaire compte pour une autre raison encore : elle montre que les parcours culturels du continent ne passent pas tous par les mêmes capitales ni par les mêmes circuits de légitimation. Une créatrice d’origine égyptienne peut être reconnue à Venise avec un film produit au Nord de l’Europe, puis servir de repère à des cinéastes africains installés à Paris, Londres, Copenhague ou Montréal. La portée est donc moins nationale que diasporique, mais elle reste pleinement africaine.

Pour le Caire, pour les écoles de cinéma, pour les scènes culturelles du Maghreb et du reste du continent, la leçon est claire : la circulation internationale des artistes africains produit aussi des œuvres qui décentrent le regard européen sur l’histoire, la famille et le pouvoir. La prochaine étape sera de voir si ce prestige se traduit par de nouveaux projets où la réalisatrice approfondira davantage encore ses liens avec l’héritage égyptien qu’elle revendique désormais comme une partie entière de son identité.