À Tanger, certains bâtiments ne disparaissent jamais complètement. Même fermés, dégradés ou tenus à l’écart des circuits culturels, ils continuent de porter les traces d’une ville traversée par les langues, les migrations et les échanges. Le parcours artistique « Être ici » s’appuie sur cette mémoire pour transformer, le temps d’une journée, des lieux historiques en espaces de création.

Une ville se raconte aussi par ses lieux en sommeil

Pour sa sixième édition, organisée le 13 septembre 2026, la manifestation a proposé un itinéraire reliant sept adresses de Tanger. Parmi elles figuraient Dar Dmana, le palais Akaaboune, le Hammam Franco, la Tour du Ciel, la Tour Catherine, l’ancien hôtel Liberté et La Factory. Plusieurs de ces sites restent habituellement fermés ou peu accessibles au public.

L’événement, porté par l’association SSILATE et un collectif implanté dans la ville, ne se limite pas à une succession d’expositions. Il invite les visiteurs à parcourir Tanger autrement. Les œuvres se découvrent dans des pièces anciennes, des bâtiments marqués par le temps et des espaces dont la fonction initiale a parfois disparu.

Cette approche prolonge une démarche engagée depuis 2014. En six éditions, le parcours a investi une trentaine de lieux et réuni environ 250 artistes, selon les éléments de présentation de l’édition 2026. Le rendez-vous s’inscrit ainsi dans la durée, au-delà de l’événement ponctuel.

Le patrimoine comme matière artistique

L’ancien hôtel Liberté illustre cette volonté de faire dialoguer création et mémoire urbaine. Construit au début du XXe siècle, l’établissement a accueilli des voyageurs avant de fermer dans les années 1940. Resté longtemps inutilisé, il a retrouvé une présence publique grâce aux installations et aux performances présentées dans ses espaces.

La graphiste casablancaise Sophia Alami y a développé une œuvre inspirée d’un conte marocain. Son travail s’intéresse aux lieux disparus, aux bâtiments délaissés et aux souvenirs qui subsistent lorsque l’architecture n’est plus entretenue. Le récit traditionnel devient ainsi un point de départ pour interroger la mémoire collective.

Au Borj Kathrine, monument défensif installé sur les remparts de Tanger, l’artiste multidisciplinaire français Maxime Gralet a présenté « Les Jarres Amoureuses ». Chaque pièce en argile porte une marque particulière, une fissure ou une irrégularité. L’installation associe ces singularités à des thèmes comme la fragilité, le partage et la relation aux autres.

« La culture est une arme au service de la paix », affirme l’artiste dans le cadre du projet. Cette formule prend un relief particulier dans une ville où les circulations humaines ont façonné l’histoire locale. Elle renvoie moins à un discours abstrait qu’à l’expérience concrète d’un public appelé à se rencontrer dans des lieux habituellement séparés de la vie culturelle.

Des disciplines qui se répondent

Le parcours ne repose pas uniquement sur les arts visuels. Au palais Akaaboune, le saxophoniste italien Gianni Denitto s’est produit avec les Marocains Yazid Alaoui et Amine Chebihi. Le premier joue de plusieurs instruments, tandis que le second apporte son expérience de la percussion. Leur rencontre a fait du bâtiment historique un espace d’écoute autant que de contemplation.

La musique, la danse et la performance permettent alors de révéler les qualités physiques des lieux. Une voûte amplifie un son. Une cour organise les déplacements. Un escalier devient une scène. Le patrimoine n’est plus seulement observé comme un décor : il agit sur la forme même des œuvres et des spectacles.

Cette logique rejoint celle des éditions précédentes. En 2024, la cinquième édition avait déjà investi des sites comme le Marhaba Palace, la Maison Darna, l’ancienne douane Diwana, l’espace du Mechouar et le Bazar Franco-Ingles. Des visites guidées avaient également permis de replacer les propositions artistiques dans l’histoire des bâtiments.

La plasticienne française Christine Ferrer a, de son côté, abordé les thèmes du déplacement, de l’exil et de la mémoire. Sa réflexion dépasse les parcours individuels. Elle rappelle que les migrations appartiennent à l’histoire longue des sociétés humaines, tout en laissant ouverte la question de leurs dimensions politiques et historiques.

Une lecture plurielle de Tanger

La diversité des artistes réunis souligne la position particulière de Tanger. Située au nord du Maroc, à proximité du détroit de Gibraltar, la ville se trouve au contact de plusieurs espaces méditerranéens et atlantiques. Cette géographie nourrit son imaginaire, mais elle ne doit pas réduire Tanger à une simple ville de passage.

Les artistes marocains occupent une place centrale dans cette programmation. Ils dialoguent avec des créateurs venus de France, d’Italie, d’Espagne ou d’autres horizons. Ce dialogue ne repose pas sur une opposition entre une culture locale et des regards extérieurs. Il s’organise plutôt autour d’expériences partagées, de circulations et de lectures différentes d’un même territoire.

À La Factory, galerie associée à la mémoire de l’artiste Najoua El Hitmi, les visiteurs ont poursuivi cette exploration. Le photographe espagnol Ignacio G. Bolivar y a notamment mobilisé son expérience du voyage et ses recherches sur les territoires ruraux. Son travail élargit le regard porté sur Tanger, en reliant la ville à des paysages et à des trajectoires qui dépassent ses remparts.

Cette mise en réseau des lieux produit aussi un effet sur le public. Les habitants peuvent redécouvrir des bâtiments qu’ils connaissent de l’extérieur, tandis que les visiteurs découvrent une ville qui ne se résume ni à ses sites les plus célèbres ni à son image touristique. Le parcours rend visibles des fragments moins fréquentés de l’espace urbain.

Un enjeu culturel et urbain pour le Maroc

À l’échelle du Maroc, « Être ici » illustre une tendance importante : la valorisation du patrimoine ne passe pas uniquement par la restauration ou la création de musées. Elle peut aussi s’appuyer sur des usages temporaires, des événements artistiques et une participation directe du public.

Cette méthode comporte toutefois une condition. L’animation culturelle ne peut remplacer l’entretien durable des bâtiments ni une politique de protection du patrimoine. Elle peut en revanche attirer l’attention sur des sites fragiles et créer un débat local sur leur avenir. Dans ce cadre, l’art agit comme un révélateur, mais aussi comme un espace de discussion.

La démarche rejoint les transformations que connaît Tanger depuis plusieurs années. La ville accueille des infrastructures nouvelles, attire des investissements et renforce son rôle de carrefour économique. Cette modernisation peut accroître la visibilité internationale de la cité. Elle pose aussi la question de la place accordée aux quartiers anciens, aux bâtiments modestes et aux mémoires qui ne figurent pas toujours dans les itinéraires officiels.

Le parcours artistique apporte une réponse temporaire à cette tension. Il ne prétend pas résoudre les enjeux urbains de Tanger. Il montre cependant que l’innovation culturelle peut partir de l’existant, y compris lorsque cet existant semble fragile ou oublié.

Pour les prochaines éditions, l’enjeu sera de maintenir cet équilibre entre ouverture internationale, présence des artistes marocains et ancrage dans les réalités de la ville. La force de « Être ici » tient précisément à cette articulation : faire découvrir Tanger sans la figer, et faire du patrimoine un lieu vivant plutôt qu’un simple objet de conservation.

Sources consultées : présentation locale de l’édition 2026 à Tanger, programme culturel marocain de l’édition 2026, présentation institutionnelle de l’édition 2024, reportage sur le parcours artistique à Tanger.