Un quartier, quelques rues, et un marché mondial qui se regarde autrement
À Paris, un quartier peut devenir vitrine. Mais il peut aussi devenir lieu de débat. C’est ce qui se joue, du 8 au 13 septembre 2026, dans Saint-Germain-des-Prés, où la 25e édition de Parcours des Mondes réunit une cinquantaine de galeries autour des arts anciens d’Afrique, d’Asie, d’Océanie, des Amériques et de l’archéologie. La mairie du 6e arrondissement présente l’événement comme l’un des rendez-vous majeurs du calendrier culturel parisien, avec une circulation libre d’une galerie à l’autre dans les rues du quartier.
Ce format compte. Il dit quelque chose du marché des arts premiers, c’est-à-dire des œuvres anciennes venues du monde non occidental, longtemps classées selon des catégories coloniales avant d’être relues comme des objets d’histoire, de rite et de création. À Paris, ce marché n’est pas périphérique. Il dialogue avec les musées, les collectionneurs, les chercheurs et les institutions publiques. Il dialogue aussi, désormais, avec les demandes de restitution venues d’Afrique.
Un anniversaire placé sous le signe des restitutions
Cette 25e édition intervient quelques mois après un changement juridique important en France. Le 7 mai 2026, le ministère français de la Culture a annoncé l’adoption définitive d’une loi créant un mécanisme permanent de restitution de biens culturels provenant d’États privés de ces objets dans un contexte d’appropriation illicite. Le texte prévoit l’examen des dossiers par un comité scientifique commun avec l’État demandeur, puis par une commission nationale de restitution. Autrement dit, chaque retour ne dépend plus d’une loi spéciale votée au cas par cas.
Ce tournant ne surgit pas de nulle part. Il prolonge le rapport remis en 2018 par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, commande présidentielle née du discours de Ouagadougou en 2017, dans lequel Emmanuel Macron disait vouloir créer, dans un délai de cinq ans, les conditions de retours temporaires ou définitifs du patrimoine africain vers l’Afrique. Le rapport Sarr-Savoy a profondément déplacé le cadre du débat, en installant la question de la provenance au cœur de la discussion publique.
Le musée du quai Branly-Jacques Chirac, à Paris, concentre une large part des collections africaines publiques françaises. Son site indique qu’il conserve environ 70 000 objets d’Afrique subsaharienne et qu’il a ouvert en 2006. Il précise aussi que deux restitutions emblématiques ont déjà été menées à partir de ses collections : 26 œuvres du trésor royal d’Abomey rendues au Bénin en 2021, puis le tambour parleur Djidji Ayôkwè restitué à la Côte d’Ivoire en 2026.
Ce que montrent les galeries : attribution, provenance, modernités africaines
Dans les galeries de Saint-Germain-des-Prés, les propositions annoncées pour cette édition anniversaire vont au-delà de la seule accumulation d’objets rares. Plusieurs accrochages interrogent la manière dont les œuvres africaines ont été nommées, classées et parfois anonymisées par le marché occidental. C’est le cas d’un projet consacré aux signatures sculptées, qui cherche à relire les œuvres à partir des formes, des provenances et des archives disponibles, afin d’identifier des ateliers ou des mains d’artisans plutôt que de simples aires ethnographiques. Cette approche rejoint un mouvement plus large de recherche de provenance, porté depuis plusieurs années par des musées et chercheurs africains comme européens.
Le fait est important. Il déplace la focale. Un masque, une statue ou un appui-nuque ne sont pas seulement des objets circulant sur un marché. Ils portent aussi une histoire d’usage, de déplacement, parfois de dépossession, et souvent une chaîne d’interprétations produites loin de leur lieu d’origine. Dans les collections africaines du quai Branly, le musée rappelle d’ailleurs que la documentation des provenances concerne l’ensemble des fonds et que des recherches sont menées en continu lorsqu’un doute apparaît.
Cette édition ne se limite pas aux arts anciens. Elle donne aussi place à des modernités africaines, notamment sénégalaises, dans le sillage de l’École de Dakar née après l’indépendance. Cette présence rappelle qu’en Afrique, la création moderne n’a jamais été une simple imitation des canons européens. Elle a été pensée comme une affirmation culturelle, dans le contexte des nouveaux États indépendants et des politiques artistiques menées autour de Léopold Sédar Senghor au Sénégal.
Une lecture africaine du marché : entre circulation, restitution et souveraineté culturelle
Le point central, pour le continent, n’est pas seulement la présence de pièces africaines à Paris. C’est la façon dont elles y circulent, qui les étudie, qui les achète et qui décide de leur avenir. Le musée du quai Branly rappelle que la majorité des objets d’Afrique subsaharienne a été acquise légalement, par achats, dons ou dépôts. Mais il reconnaît aussi l’existence de dossiers de provenance sensibles, et il a travaillé, à la demande du Nigeria notamment, avec des institutions et autorités africaines pour cartographier et étudier certaines collections.
Dans ce contexte, la nouvelle loi française sur les restitutions peut être lue de deux façons. Côté français, elle fluidifie un cadre juridique longtemps lourd et exception par exception. Côté africain, elle ne règle pas tout. Elle crée un chemin, mais pas une arrivée. Chaque dossier devra encore être documenté, négocié et validé. C’est là que se joue l’essentiel : la capacité des États africains, de leurs musées, de leurs chercheurs et de leurs communautés d’origine à produire des demandes solides, étayées et légitimes.
Les restitutions déjà menées montrent d’ailleurs que les retours les plus symboliques avancent lorsqu’ils sont adossés à une demande politique claire et à une documentation robuste. Le Bénin a obtenu le retour des 26 œuvres royales d’Abomey en 2021. La Côte d’Ivoire a récupéré le Djidji Ayôkwè, dont le transfert de propriété a été signé à Paris en février 2026, avant son retour officiel à Abidjan quelques semaines plus tard. Dans les deux cas, les autorités culturelles ivoiriennes ont présenté ces retours comme des actes de mémoire, mais aussi comme des gestes de souveraineté.
Ce qu’il faut surveiller après Paris
À l’échelle continentale, le sujet dépasse la seule France. Plusieurs pays africains, du Bénin au Nigeria en passant par la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Cameroun, ont engagé des recherches de provenance, des demandes de restitution ou des politiques de valorisation de leurs patrimoines dispersés. La question est désormais régionale autant que nationale. Elle touche les musées, les chefferies, les universités, les ministères de la culture et les communautés détentrices de mémoire.
La portée de Parcours des Mondes est donc double. D’un côté, la manifestation confirme que Paris reste un carrefour commercial majeur pour les arts anciens d’Afrique. De l’autre, elle se tient dans un moment où le vocabulaire du marché ne peut plus ignorer celui de la provenance, du consentement historique et de la restitution. Pour les années à venir, la vraie question sera moins de savoir si ces œuvres seront visibles en Europe que de savoir dans quelles conditions elles pourront revenir, circuler ou être exposées dans les pays africains concernés.