À New Alamein, l’Égypte veut faire des échanges africains un levier de puissance économique. Du 2 au 4 octobre 2026, dirigeants politiques, banques, entreprises et institutions de développement se retrouvent sur la côte méditerranéenne pour transformer les déclarations sur l’intégration du continent en projets concrets.
Le pari dépasse le simple rendez-vous économique. Pour Le Caire, il s’agit aussi de consolider sa présence en Afrique du Nord, dans la vallée du Nil et au sein de l’Union africaine. Pour les autres participants, l’enjeu est plus pratique : trouver des financements, réduire les obstacles au commerce et mieux relier les marchés africains entre eux.
Un forum placé sous le signe de la mise en œuvre
La première édition de l’Alamein Africa Forum a été inaugurée le samedi 3 octobre 2026 par le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Selon les organisateurs, plus de 20 chefs d’État et représentants de gouvernements y participent aux côtés de dirigeants d’entreprises, d’investisseurs et de responsables d’institutions financières régionales et internationales.
Le rendez-vous est organisé par le gouvernement égyptien, la Commission de l’Union africaine, l’Agence de développement de l’Union africaine-NEPAD et la Banque africaine d’import-export, Afreximbank. L’objectif affiché consiste à rapprocher les décisions publiques, les capitaux et les entreprises autour de secteurs jugés prioritaires pour la transformation économique du continent.
Le forum doit devenir biennal. Cette périodicité lui donnerait une place durable dans le calendrier continental, aux côtés des sommets politiques de l’Union africaine et des grandes rencontres consacrées au financement du développement.
Les discussions portent notamment sur les infrastructures, l’agriculture, les mines, la santé, les technologies numériques, les énergies renouvelables et les corridors commerciaux. Ces corridors désignent les axes de transport et de logistique qui relient plusieurs pays afin de faciliter la circulation des marchandises.
Le commerce africain progresse, mais reste fragmenté
Le constat de départ est connu : les économies africaines commercent encore davantage avec les marchés extérieurs qu’entre elles. Le rapport annuel de la Commission de l’Union africaine indique que la part des exportations intra-africaines dans les exportations totales s’est établie à environ 14,6 % en 2024.
Cette proportion montre le chemin restant à parcourir. Elle ne signifie pas que les échanges entre pays africains sont faibles dans tous les secteurs. Elle souligne plutôt leur poids encore limité par rapport aux flux dirigés vers l’Europe, l’Asie, le Moyen-Orient ou les Amériques.
La Zone de libre-échange continentale africaine, ou ZLECAf, doit permettre d’inverser progressivement cette tendance. Son principe est de réduire les droits de douane et les barrières réglementaires entre les pays participants. Dans la pratique, les entreprises se heurtent encore aux procédures douanières, aux normes différentes, au coût du transport et à l’insuffisance des infrastructures.
Les acteurs réunis à New Alamein cherchent donc moins à annoncer une nouvelle ambition qu’à identifier des mécanismes applicables. La question centrale est celle du financement : comment mobiliser l’épargne africaine, renforcer les banques régionales et orienter davantage de capitaux vers les entreprises du continent ?
Les réponses concerneront différemment les acteurs économiques. Les grandes entreprises peuvent accéder plus facilement aux financements internationaux. Les petites et moyennes entreprises, très présentes dans le commerce transfrontalier et l’économie informelle, restent davantage exposées aux coûts bancaires, aux contrôles et aux retards aux frontières.
Le secteur privé au centre de la stratégie égyptienne
Le président Abdel Fattah al-Sissi a insisté sur le rôle du secteur privé dans la croissance africaine. Le message du Caire est clair : les gouvernements ne peuvent pas porter seuls l’industrialisation, la création d’emplois et la modernisation des services.
Pour que cette stratégie produise des effets, les entreprises africaines doivent toutefois disposer de marchés accessibles et de règles prévisibles. Une société installée au Caire, à Nairobi ou à Abidjan ne peut développer ses activités régionales si les frontières multiplient les formalités, si les paiements sont ralentis ou si les normes changent d’un pays à l’autre.
Les infrastructures constituent un autre point de blocage. Les routes, les ports, les chemins de fer, les réseaux électriques et les connexions numériques déterminent directement la capacité des producteurs à vendre au-delà de leur marché national. Les investissements annoncés ne prendront donc leur pleine valeur que s’ils améliorent les liaisons entre capitales, zones industrielles, ports et régions rurales.
Cette dimension est importante pour l’Égypte. Le pays dispose d’une position stratégique entre la Méditerranée, la mer Rouge et l’Afrique orientale. Le canal de Suez, les ports méditerranéens et les grands projets d’infrastructures donnent au Caire des atouts logistiques. Mais cette position doit encore se traduire par davantage de débouchés pour les entreprises égyptiennes et par des partenariats équilibrés avec les autres économies africaines.
Le Nil reste présent derrière l’agenda économique
La volonté égyptienne de renforcer ses liens africains s’inscrit dans un contexte diplomatique sensible. Le différend avec l’Éthiopie sur le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu, demeure l’un des dossiers les plus délicats du continent.
L’Éthiopie a officiellement inauguré le barrage le 9 septembre 2025. Addis-Abeba le présente comme un projet majeur pour accroître la production d’électricité et soutenir son développement. L’Égypte et le Soudan demandent, eux, un accord juridiquement contraignant sur le remplissage et l’exploitation de l’ouvrage, notamment en période de sécheresse.
La question ne disparaît pas avec la tenue d’un forum économique. Elle pèse sur les relations de l’Égypte avec les pays du bassin du Nil et avec plusieurs États d’Afrique orientale. Le Caire cherche à obtenir un soutien diplomatique plus large, tandis que l’Éthiopie défend le droit des pays situés en amont à exploiter leurs ressources hydriques.
Cette tension rappelle les limites d’une diplomatie fondée uniquement sur les annonces d’investissement. Les partenariats économiques peuvent ouvrir des canaux de dialogue. Ils ne remplacent toutefois pas les négociations politiques sur les ressources partagées.
Une étape pour la présence africaine du Caire
Depuis plusieurs années, l’Égypte multiplie les initiatives vers le continent. Elle cherche à renforcer ses échanges avec l’Afrique subsaharienne, à accroître ses investissements et à jouer un rôle plus visible dans les institutions continentales.
Le forum d’Alamein intervient ainsi alors que la Chine, les pays du Golfe, la Turquie et d’autres puissances émergentes consolident leurs positions économiques en Afrique. Le Caire veut éviter de rester en marge de cette compétition pour les marchés, les infrastructures, les minerais stratégiques et les nouvelles technologies.
Pour les économies africaines, l’intérêt du rendez-vous dépendra surtout de ses résultats. Des accords de financement, des projets d’infrastructures et des partenariats industriels mesurables donneraient au forum une portée concrète. À l’inverse, une succession de déclarations générales renforcerait les doutes sur la capacité des sommets à accélérer l’intégration économique.
Le prochain test sera donc le suivi des engagements pris à New Alamein. Il faudra observer les projets effectivement financés, les obstacles levés aux frontières et la place accordée aux entreprises locales. C’est à cette condition que l’initiative égyptienne pourra dépasser le cadre diplomatique et contribuer à une circulation plus dense des capitaux, des biens et des compétences en Afrique.