À Nairobi, un film de science-fiction pose une question très concrète
Dans l’industrie kényane, le débat sur l’intelligence artificielle ne se limite plus aux laboratoires ni aux start-up. Il touche désormais le plateau de tournage, le montage et même la manière dont un récit africain est présenté au public. Avec Memory of Princess Mumbi, Damien Hauser, cinéaste kényan né à Zurich mais très ancré dans les réseaux de production du Kenya, a placé cette discussion au centre d’un film sélectionné à la sélection officielle des Giornate degli Autori à Venise et programmé à la Mostra dans la section indépendante parallèle.
Le point de départ est simple, mais très actuel pour le Kenya : comment faire exister un cinéma ambitieux quand les budgets restent serrés, que les salles sont peu nombreuses et que les financeurs veulent des projets immédiatement lisibles ? Le film de Hauser répond par une voie hybride. Il utilise l’IA pour fabriquer des décors et prolonger des espaces réels, tout en laissant les acteurs, l’improvisation et les gestes inattendus porter l’essentiel. Cette logique a déjà été décrite dans les documents de festival comme une manière de produire un film que l’IA seule ne pourrait pas inventer.
Un contexte kényan : peu d’écrans, peu de marges, mais une scène qui s’affirme
Le cas de Hauser s’inscrit dans une industrie kényane souvent décrite comme créative, mais freinée par la distribution. Un récent état des lieux publié par The EastAfrican estimait que le Kenya ne disposait que de 14 écrans de cinéma à l’échelle nationale, ce qui limite mécaniquement la circulation des œuvres locales. Le même article rappelait aussi que le financement reste l’un des principaux blocages du secteur.
Cette fragilité explique pourquoi la reconnaissance internationale compte autant. Au Kenya, le chemin vers l’écran passe souvent par Nairobi, où se concentrent les rares investisseurs, les festivals et une partie des réseaux de diffusion. La Kenya Film Commission a d’ailleurs consacré plusieurs rencontres à la question du financement, en associant banques, régulateurs et professionnels du secteur pour chercher des modèles plus adaptés à la production locale. Cela dit beaucoup d’un marché où l’innovation technique progresse plus vite que les infrastructures.
Dans ce paysage, Memory of Princess Mumbi agit comme un signal. Le film a été présenté à Venise, puis il a été acquis pour une sortie en Afrique de l’Est, avec une première à Nairobi et des projections prévues dans plusieurs pays de la région. Cette circulation régionale compte autant que la sélection vénitienne, car elle montre qu’un film kényan peut aussi trouver un public au-delà du circuit des festivals européens.
Ce que dit Hauser sur l’IA, et ce que cela révèle du cinéma africain
Le message de Hauser est nuancé. L’IA, dit-il en substance, peut réduire les coûts et ouvrir des mondes visuels hors de portée des petits budgets. Mais dès qu’elle commence à décider seule, l’auteur s’efface. Cette ligne de partage est importante, surtout dans un secteur où beaucoup de cinéastes africains bricolent encore avec des moyens limités, sans renoncer à une ambition formelle.
Son propos rejoint un débat plus large au Kenya. Les productions locales sont souvent évaluées par leur capacité à convaincre des financeurs extérieurs, et cette dépendance peut orienter les récits vers des thèmes jugés « urgents » par les guichets internationaux. Le réalisateur ne nie pas la place des histoires de souffrance. Il avertit seulement qu’en faire la matière principale du cinéma africain enferme les auteurs dans un angle étroit. Sur ce point, sa lecture croise celle de nombreux observateurs kényans qui voient dans le manque de financement local l’une des raisons de la faible diversité des films produits.
Le film porte aussi une dimension intime. Hauser relie son projet au deuil de son frère, Charles, survenu peu avant le tournage. Il explique que le film n’est devenu, peu à peu, qu’à l’étape du montage, une œuvre sur la mémoire, l’absence et les traces que laissent les proches disparus. Cette dimension personnelle éloigne le projet du simple exercice de style technologique. Elle le rattache à une tradition bien connue du cinéma africain : partir d’une expérience singulière pour parler d’un monde en transformation.
Pourquoi cette sélection dépasse le seul cas d’un film
La sélection à Venise a d’abord une valeur symbolique. Pour un cinéaste kényan, elle améliore la visibilité auprès des distributeurs, des festivals et des financeurs. Elle ne règle rien à elle seule, mais elle change le rapport de force. Un projet tourné avec peu d’acteurs et une caméra légère peut alors être regardé comme une proposition artistique sérieuse, et non comme une simple expérimentation artisanale. Cette bascule est importante dans un pays où la crédibilité d’un film se joue souvent avant même sa sortie.
Elle dit aussi quelque chose de la place du Kenya dans l’espace culturel est-africain. Nairobi reste le principal centre de production, de formation et de diffusion, mais la demande dépasse la capitale. Les sorties régionales, qui touchent aussi l’Éthiopie, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie, montrent qu’un récit kényan peut voyager dans la Communauté d’Afrique de l’Est, sans se dissoudre dans un modèle unique. C’est là, peut-être, l’enjeu le plus large de ce film : prouver qu’un cinéma africain peut utiliser les outils du moment, y compris l’IA, sans renoncer à sa voix ni à sa souveraineté narrative.
À l’échelle du continent, le sujet dépasse le seul cinéma. Il touche aux industries créatives, à la propriété des images, au financement de la culture et à la façon dont l’Afrique se raconte elle-même dans des écosystèmes désormais traversés par les technologies génératives. Dans les mois qui suivent la présentation vénitienne, c’est donc moins la distinction elle-même que la trajectoire du film dans les salles de Nairobi et de la région qui dira si cette promesse d’un cinéma kényan plus visible, plus autonome et plus inventif tient dans la durée.