Moroni sous tension autour d’un centre de décision devenu trop visible
Aux Comores, les disputes de pouvoir ne se lisent pas seulement dans les urnes ou dans la rue. Elles se jouent aussi dans l’ombre des bureaux, là où se tranchent les dossiers avant même d’atteindre le Conseil des ministres. Cette fois, le malaise vise directement la mécanique de l’exécutif à Moroni, avec en toile de fond une question simple : qui arbitre réellement l’action publique dans l’Union des Comores ?
Le sujet prend une dimension particulière dans un pays où la présidence concentre l’essentiel du pouvoir exécutif, et où les équilibres institutionnels restent sensibles depuis les réformes contestées de 2018 et le cycle électoral de 2024. L’Union africaine a d’ailleurs observé les élections présidentielles et des gouverneurs de janvier 2024 à Moroni, signe que la scène politique comorienne demeure suivie de près à l’échelle continentale.
Une accusation interne qui met le gouvernement sur la défensive
Le point de départ est une sortie de Mahmoud Salim Hafi, ancien ministre et ancien secrétaire général adjoint du gouvernement. Selon lui, quatorze des quinze ministres auraient signé une lettre adressée au président Azali Assoumani pour dénoncer des blocages attribués à Nour El Fath Azali, secrétaire général du gouvernement et fils du chef de l’État. Cette affirmation a été relayée publiquement le 22 juillet 2026, mais le document n’a pas été rendu public à ce stade.
Face à ces accusations, les ministres présents devant la presse ont affiché un front commun. Le ministre de l’Environnement, Abubakar Ben Mahmoud, a rejeté l’existence d’une telle fronde et a mis au défi son auteur de publier la lettre. Cette réaction montre que le gouvernement a choisi la riposte politique plutôt que le silence, signe que la séquence touche un point sensible au sommet de l’État.
Dans le même temps, la présidence continue de mettre en avant une logique de performance et de redevabilité. Le 9 avril 2026, Azali Assoumani a remis des lettres de mission aux membres du gouvernement à Beit-Salam, la présidence de l’Union des Comores, en insistant sur la responsabilité des ministres et sur la transparence. Cette communication officielle contraste avec l’image d’un exécutif soupçonné d’être verrouillé par une coordination trop personnalisée.
Ce que révèle la polémique sur le fonctionnement de l’État comorien
Au-delà de la querelle immédiate, l’affaire dit quelque chose de plus large : la fragilité de la chaîne de décision. Quand un secrétaire général du gouvernement est décrit comme un filtre obligé, les ministres peuvent avoir le sentiment d’être réduits à exécuter des arbitrages déjà rendus ailleurs. Dans un système administratif limité en moyens, cette perception pèse vite sur les délais, la circulation des notes, la signature des décrets et la lisibilité de l’action publique.
L’opposition a immédiatement saisi l’occasion. Daoudou Abdallah Mohamed, président du parti Orange, y voit la preuve d’un malaise profond et d’une concentration du pouvoir entre les mains d’une seule personne. Cette lecture s’inscrit dans un débat plus ancien aux Comores, où la question de la gouvernance familiale, du contrôle de l’appareil d’État et de la place réelle des ministres revient régulièrement dans le débat public.
Le contexte national renforce cette impression de crispation. Depuis la réélection d’Azali Assoumani en janvier 2024 et le renouvellement du Parlement en 2025, la majorité présidentielle dispose d’une assise politique solide. Mais une majorité électorale ne supprime pas les tensions d’implémentation. Elle peut même les masquer plus longtemps, en donnant l’illusion d’un bloc uni alors que les rivalités internes se déplacent vers les couloirs du pouvoir.
Pour la population, l’enjeu est concret. Quand les arbitrages ralentissent, ce sont les projets locaux, les budgets sectoriels, les décisions administratives et les réponses aux urgences quotidiennes qui prennent du retard. À Moroni comme dans les autres îles, l’État reste attendu sur des services de base, dans un contexte où le président a lui-même présenté la souveraineté économique, les infrastructures et l’énergie comme des priorités de son second cinquantenaire.
Une séquence comorienne qui compte aussi pour la région
La portée de cette affaire dépasse l’archipel. Les Comores occupent une place particulière dans l’espace de l’océan Indien et dans les discussions africaines sur la stabilité institutionnelle. L’Union africaine suit de près les processus électoraux comoriens, tandis que l’île reste exposée aux conséquences d’une gouvernance trop personnalisée sur la confiance des citoyens, l’investissement et l’image extérieure du pays.
Cette polémique rappelle aussi que les crises politiques ne naissent pas toujours d’un coup de force spectaculaire. Elles peuvent partir d’un conflit de coordination, d’une lettre dont la publication est réclamée, ou d’un soupçon de captation de l’appareil d’État. Aux Comores, la suite dépendra surtout d’un point : la présidence choisira-t-elle d’éteindre la controverse par une clarification institutionnelle, ou de laisser l’affaire se dissoudre dans la guerre de communication ? D’ici là, Moroni reste le centre d’une équation où se croisent loyautés politiques, fonctionnement administratif et attente d’efficacité publique.