Un fil de cuivre peut-il porter une mémoire ? À Lyon, le sculpteur togolais Kokou Ferdinand Makouvia transforme cette question en espace à parcourir. Ses œuvres ne cherchent pas seulement à montrer une forme : elles invitent à observer les liens entre matière, gestes et êtres vivants.

À Lomé, une trajectoire qui se déploie entre plusieurs scènes

Né à Lomé en 1989, Makouvia a étudié à l’Institut national supérieur des arts d’Abidjan, puis à l’École supérieure d’art et de design de Valenciennes et aux Beaux-Arts de Paris. Il vit et travaille entre Paris et Lomé, selon les étapes de son parcours. Cette circulation entre le Togo, la Côte d’Ivoire et la France nourrit une pratique qui traverse les frontières sans se réduire à une seule origine.

Les institutions de formation artistique et les lieux d’exposition ne sont pas répartis de façon égale sur le continent. Pourtant, les artistes ouest-africains disposent de scènes et de réseaux qui leur sont propres. La Biennale de Dakar, rendez-vous majeur de l’art contemporain africain, et la Congo Biennale à Kinshasa en font partie. Makouvia a participé à ces deux événements en 2022, en plus de résidences artistiques aux Pays-Bas.

Cette géographie importe : elle situe son travail dans des échanges entre pays africains et au-delà, plutôt que dans un simple mouvement du continent vers l’Europe. Le Togo s’inscrit ainsi dans un espace régional où artistes, écoles, résidences et biennales contribuent à faire circuler les œuvres et les idées.

Une installation à parcourir plutôt qu’à surplomber

À la 18e Biennale d’art contemporain de Lyon, ouverte du 19 septembre au 13 décembre 2026, Makouvia présente au Musée des Tissus et des Arts décoratifs une installation intitulée Ontologie du mouvement projeté. L’exposition occupe plusieurs sites lyonnais et organise son parcours autour de différentes dimensions de la vie collective. Au musée, l’accent est mis sur les relations et les formes d’attention.

Dans la salle de Makouvia, les sculptures se déploient sur les murs, au sol et jusque dans les hauteurs. Des fils de cuivre côtoient des formes en argile ou en carton. L’ensemble modifie la perception de l’espace : le visiteur ne fait pas face à une œuvre unique, mais circule au milieu de pièces qui semblent se répondre.

La démarche de l’artiste repose sur une négociation avec les matériaux. Il ne les traite pas comme de simples moyens destinés à exécuter un projet déjà décidé. Le bois, le papier, le caoutchouc ou le cuivre imposent chacun leurs résistances et leurs possibilités. Dans un entretien réalisé sur place, Makouvia raconte qu’il demande à la matière comment elle souhaite être nommée et perçue. La question donne une image concrète de son processus : la forme finale naît aussi des réponses que le matériau oppose au geste.

Cette approche n’efface pas le travail de l’artiste. Elle déplace plutôt l’idée de maîtrise. Créer consiste à observer, façonner, reprendre et composer avec ce qui résiste. Une fois achevée, l’œuvre poursuit à son tour cette relation avec le public, qui doit prendre le temps de la regarder et de la contourner.

Des mémoires en mouvement

Chez Makouvia, les matériaux ne sont pas neutres. Ils peuvent conserver des traces, évoquer des récits et faire dialoguer différentes temporalités. La Biennale décrit une pratique nourrie par son enfance au Togo, ses voyages, ses rencontres et la culture traditionnelle mina. Ces références ne forment pas un décor figé : elles entrent en relation avec des gestes et des formes contemporains.

Une œuvre antérieure éclaire cette méthode. Pour Akpaku, réalisée en 2022 dans les Hortillonnages d’Amiens, l’artiste s’est inspiré de la calebasse, appelée akpaku en éwé, langue parlée au Togo. Il a intégré à une sculpture en céramique des objets trouvés sur place et des souvenirs recueillis auprès d’habitants. L’œuvre relie ainsi un référent culturel togolais à l’histoire et aux récits d’un autre territoire. Elle ne transporte pas une identité intacte : elle se transforme au contact du lieu et de ses habitants.

Ce travail de relation évite de réduire un artiste togolais à un rôle de représentant de son pays. Makouvia part de son expérience et de références qui comptent pour lui, mais ses œuvres s’adressent aussi à des publics différents. Leur sens se construit dans la rencontre entre les matériaux, le site et les personnes qui les découvrent.

Ce que ces circulations changent pour l’art africain

La présence d’un artiste togolais dans une biennale européenne apporte de la visibilité, mais elle ne résume pas la reconnaissance de son travail. Ses participations à Dakar et à Kinshasa rappellent que les scènes africaines sont aussi des lieux de diffusion et de dialogue. Les parcours entre Lomé, Abidjan, Paris ou Amsterdam ne doivent donc pas être racontés comme une trajectoire à sens unique vers les institutions européennes.

Ces circulations soulèvent aussi des enjeux concrets : qui accueille les artistes, qui finance les résidences, où les œuvres sont montrées et quels publics peuvent les rencontrer ? Une biennale peut ouvrir des portes, tandis que les réseaux de formation et d’exposition construits sur le continent donnent d’autres ancrages au travail artistique. Les deux dimensions coexistent, sans se remplacer.

À Lyon, l’installation de Makouvia trouve sa place dans une édition qui aborde l’économie au-delà de l’argent, en incluant le soin, l’attention et les relations collectives. Son travail donne une forme sensible à cette idée : une matière n’est pas seulement une ressource à exploiter, mais un partenaire de création. Pour la scène togolaise et ouest-africaine, l’enjeu sera de poursuivre ces échanges tout en consolidant des espaces où les œuvres peuvent être produites, montrées et discutées sur le continent.

Sources consultées : fiche de Kokou Ferdinand Makouvia à la Biennale de Lyon, présentation officielle de la 18e Biennale de Lyon, dossier sur le parcours de l’artiste et l’œuvre Akpaku, présentation d’Akpaku par Art & Jardins et entretien avec l’artiste à Lyon.