À Nuhalenya, dans la région du Grand Accra, des chants et des libations donnent une forme publique à une histoire souvent fragmentée. Pendant trois jours, des membres de la diaspora africaine se sont rassemblés au musée Nkyinkyim pour honorer leurs ancêtres et renouer avec des mémoires bouleversées par la traite transatlantique.

Cette rencontre dépasse le cadre d’une cérémonie. Elle pose une question concrète : comment transmettre des histoires que l’esclavage, les déplacements forcés et l’effacement des noms ont interrompues ? Au Ghana, artistes, institutions et communautés de la diaspora cherchent à y répondre par des lieux de mémoire, des recherches et des échanges culturels.

Un lieu de mémoire vivant, dans l’estuaire de la Volta

Le musée se trouve à Nuhalenya-Ada, dans les environs d’Ada, à l’est d’Accra. Il est consacré à la mémoire et aux patrimoines africains. Son installation centrale rassemble des sculptures figuratives liées à l’histoire du continent et à celle des Africains réduits en esclavage. Le musée décrit son travail comme un archivage visuel, complété par la transmission orale et des activités éducatives. La présentation du musée Nkyinkyim et de son projet mémoriel situe cette démarche dans un travail engagé depuis les années 2000 par l’artiste ghanéen Kwame Akoto-Bamfo.

La cérémonie a réuni des Afro-Américains et des personnes issues d’autres communautés de la diaspora. Selon les organisateurs, les participants ont rendu hommage aux ancêtres par des libations, des offrandes, des chants, des percussions et des danses. Ces gestes donnent une place aux pratiques culturelles dans un récit historique qui ne se limite pas aux archives écrites.

Pour certains visiteurs, le déplacement au Ghana relève aussi d’une quête personnelle : retrouver un lien avec le continent, interroger leurs origines et reconstruire un sentiment d’appartenance. Mais une telle démarche ne peut restituer à elle seule des identités ou des filiations précises, souvent rendues difficiles à établir par les ruptures imposées aux familles esclavagisées.

La mémoire au-delà des monuments

Kwame Akoto-Bamfo défend une initiative portée localement. « Cette initiative vient de nous et est portée par nous », affirme le fondateur du musée, selon les propos rapportés lors de la rencontre. Cette insistance renvoie à un enjeu central : les communautés africaines et leurs descendants veulent contribuer directement à la manière dont leur histoire est racontée, conservée et transmise.

Le musée n’est pas seulement un espace d’exposition. Il associe sculpture, récits oraux et médiation culturelle. D’après sa présentation institutionnelle, des guides formés, appelés griots, expliquent les symboles et les histoires liés aux œuvres. Cette approche place la transmission et l’interprétation au cœur de l’expérience, plutôt que de présenter les sculptures comme de simples objets à contempler.

Subrina Starke, cofondatrice de Diasporan WelHouse, a indiqué que son organisation souhaite approfondir les recherches sur l’histoire du peuple surinamien et d’autres communautés de la diaspora. Cette perspective rappelle que les liens entre le Ghana et les descendants d’Africains déportés ne se limitent pas aux États-Unis. Ils concernent aussi les Caraïbes, l’Amérique latine et d’autres régions façonnées par les migrations forcées.

Les témoignages personnels exprimés pendant la cérémonie relient mémoire et réparation. Efua Irene Agyeman Hin, également cofondatrice de Diasporan WelHouse, estime que des réparations sont nécessaires pour répondre aux traumatismes et aux souffrances infligés aux peuples africains. Cette revendication appartient au débat politique et juridique ; la cérémonie, elle, lui donne un ancrage humain et culturel, sans se substituer aux décisions des États ou aux discussions sur les formes possibles de réparation.

Du Ghana à l’agenda africain des réparations

Cette initiative s’inscrit dans une trajectoire nationale plus large. Accra accueille depuis plusieurs années des rencontres consacrées à la justice réparatrice, c’est-à-dire aux mesures visant à reconnaître et à traiter les conséquences durables de crimes historiques. En novembre 2023, une conférence organisée au Ghana avec l’Union africaine a adopté la Proclamation d’Accra. Celle-ci recommande notamment une coopération entre l’Afrique, les Caraïbes et la diaspora, ainsi que des mécanismes d’expertise et de dialogue. La Proclamation d’Accra de l’Union africaine souligne également le rôle possible de la société civile et des industries culturelles.

En février 2025, le président ghanéen John Dramani Mahama a appelé à renforcer les mécanismes juridiques et institutionnels liés à cette cause, lors du lancement du thème annuel de l’Union africaine consacré aux réparations. La présidence ghanéenne a rappelé que ces démarches nécessitent une coopération entre États, organisations régionales et diaspora. La déclaration de la présidence du Ghana sur l’appel à une action collective inscrit ainsi la mémoire dans un agenda diplomatique continental.

Pour autant, les avancées politiques ne garantissent pas que les revendications aboutissent à des mesures concrètes. Les discussions portent sur des questions complexes : qui peut être tenu responsable, quelles formes de réparation seraient adaptées, et comment associer les personnes concernées à leur conception ? La recherche historique, la reconnaissance officielle, la restitution d’objets et les réponses aux inégalités contemporaines peuvent faire partie du débat, sans constituer une solution unique.

Une portée régionale, des suites à construire

Le Ghana appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui réunit des pays voisins autour de la coopération régionale. Le sujet dépasse toutefois ce cadre : les descendants de personnes déportées vivent dans de nombreux pays, et l’Union africaine a explicitement appelé à renforcer les liens avec les Caraïbes et les communautés africaines établies ailleurs. La mémoire devient ainsi un terrain de dialogue entre des sociétés séparées par l’histoire, mais confrontées à des questions communes de transmission et de reconnaissance.

Pour les visiteurs, renouer avec des chants, des gestes et des récits peut contribuer à une reconstruction identitaire. Pour les habitants et les acteurs culturels ghanéens, ces rencontres donnent aussi de la visibilité à un travail local de création, d’éducation et de conservation. Ces bénéfices ne sont pas identiques pour tous : l’expérience individuelle d’un visiteur, le travail des communautés locales et les engagements des gouvernements relèvent de niveaux différents.

La cérémonie de Nuhalenya rappelle enfin que la mémoire ne se joue pas seulement dans les sommets ou les déclarations officielles. Elle se construit aussi dans les lieux culturels, les recherches menées avec les communautés et les échanges entre générations. Le prochain enjeu sera de faire dialoguer ces initiatives de terrain avec les engagements annoncés par le Ghana et l’Union africaine, tout en veillant à ce que les descendants et les voix locales restent associés aux décisions.