Des intrigues amoureuses, des rues animées et des intérieurs familiers : dans les photoromans de Paul Kodjo, la Côte d’Ivoire des années 1970 se raconte de l’intérieur. Ces images populaires montrent une société qui invente ses propres codes urbains et culturels au lendemain de l’indépendance.
Cette mémoire visuelle sera au centre de l’exposition « Photoromance », présentée au Palais de Tokyo, à Paris, du 21 octobre 2026 au 14 février 2027. Elle rassemble des photographies issues des récits de Kodjo et d’autres œuvres, dont plusieurs sont peu connues du public. Le parcours revient sur le travail d’un photographe ivoirien qui a fait de l’image fixe un outil de narration et de témoignage. La présentation du Palais de Tokyo confirme les dates et le contenu annoncés.
Abidjan, décor vivant d’un récit populaire
Né en 1939, Paul Kodjo rentre à Abidjan en 1970, après un séjour à Paris où il exerce comme photojournaliste. Il y fonde MAMEDIS — Mass Media Service — une agence active dans la photographie, le cinéma et l’édition. Ce croisement des pratiques nourrit ses mises en scène : cadrages inspirés du cinéma, personnages expressifs et scènes construites comme les épisodes d’un feuilleton.
Dès 1971, ses photoromans paraissent dans l’hebdomadaire ivoirien Ivoire Dimanche. Le genre, qui associe des photographies à des dialogues et à une intrigue, attire un large lectorat grâce à ses rebondissements sentimentaux. Mais les histoires ne se limitent pas aux relations amoureuses. Elles donnent à voir les vêtements, les loisirs, les espaces domestiques et les nouvelles sociabilités d’une Abidjan en transformation. Les Rencontres d’Arles, coproductrices de l’exposition parisienne, confirment cette publication hebdomadaire et replacent ces images dans la culture visuelle ivoirienne de l’après-indépendance. Le parcours consacré à Paul Kodjo aux Rencontres d’Arles décrit aussi le rôle de MAMEDIS dans cette production.
Les scènes de rue et les décors privés ont ici la même importance. Les images ne montrent pas seulement une ville qui se modernise : elles révèlent comment ses habitants occupent les nouveaux espaces, s’habillent, se divertissent et se rencontrent. Les lecteurs ne sont pas réduits au rôle de spectateurs d’une modernité importée. Les codes narratifs internationaux du photoroman sont adaptés à des lieux, des habitudes et des personnages ivoiriens.
Une archive à préserver, pas seulement à exposer
Le « miracle ivoirien » désigne une période de croissance et de transformations économiques qui marque les années 1960 et 1970. La formule ne résume pas toute l’expérience du pays. Les photographies de Kodjo en donnent une lecture située : celle d’une société urbaine, particulièrement visible à Abidjan, et d’une culture populaire en pleine construction. Elles ne décrivent pas à elles seules les réalités de toutes les régions ivoiriennes.
Le photographe saisit aussi les nuits festives, les styles vestimentaires et les manières de se retrouver. Ces détails donnent aux images une valeur documentaire, sans les réduire à de simples preuves d’époque. Chaque cadrage organise un récit. C’est précisément ce mélange de mise en scène et d’observation qui permet aujourd’hui de relire ces photographies comme des traces d’une société, plutôt que comme une illustration nostalgique d’un âge révolu.
Cette mémoire a failli se perdre. Depuis plus de quinze ans, le photographe ivoirien Ananias Léki Dago et la structure Les Rencontres du Sud travaillent à préserver le fonds de Kodjo. Une nouvelle phase de sauvegarde des négatifs a commencé en 2025, avec le soutien du programme Modern Endangered Archives de l’Université de Californie à Los Angeles. Les Rencontres d’Arles détaillent ce travail de conservation, essentiel pour rendre les œuvres accessibles sans dissocier les images de leur histoire matérielle.
Paul Kodjo est mort au Ghana le 7 août 2021, à 82 ans. Le quotidien ivoirien Fraternité Matin avait annoncé son décès et les préparatifs de son inhumation à Frenchman Village. Fraternité Matin rapporte ces éléments. Son parcours relie ainsi plusieurs espaces : Abidjan, où il a construit une part importante de son œuvre, Paris, où il a travaillé, et le Ghana, où il a choisi de vivre ses dernières années.
La circulation des œuvres, un enjeu de mémoire ivoirienne
La présentation à Paris élargit la visibilité internationale d’un patrimoine constitué en Côte d’Ivoire. Mais la reconnaissance ne se joue pas uniquement dans les salles d’exposition étrangères. Elle dépend aussi de la conservation durable des négatifs, de leur documentation et de leur transmission aux publics ivoiriens. La sauvegarde menée par Ananias Léki Dago rappelle que cette redécouverte repose d’abord sur un travail porté par des acteurs du continent.
Pour les Ivoiriens, ces photographies ouvrent une fenêtre sur les imaginaires de l’après-indépendance et sur les transformations de la vie quotidienne. Pour les chercheurs et les créateurs, elles offrent une matière à étudier : la circulation des formes entre cinéma, presse et photographie, mais aussi l’émergence d’une expression visuelle locale. Leur portée dépasse enfin le seul cadre national, car elles éclairent la manière dont les sociétés ouest-africaines ont approprié des genres populaires pour raconter leurs propres expériences.
L’exposition parisienne prolonge une première étape de présentation de l’œuvre aux Rencontres d’Arles, avant son arrivée au Palais de Tokyo. La suite se jouera aussi dans l’accès aux archives et dans leur ancrage en Côte d’Ivoire. Préserver ces images, c’est conserver non seulement les visages et les lieux d’une époque, mais aussi les récits qu’une société choisissait de se raconter.