À Tamale, l’art contemporain ne se limite pas à exposer des œuvres : il s’installe dans des bâtiments, des objets et des lieux de travail que l’on croyait condamnés. Cette démarche, portée par Ibrahim Mahama, relie la création à la mémoire industrielle du Ghana et à la vie de ses communautés.

Le 22 octobre 2026, l’artiste ghanéen inaugure à Paris « Le Temps des récoltes », une exposition présentée jusqu’au 28 février 2027 à la Fondation Cartier. Son ampleur tient aussi à son caractère collectif : neuf artistes et collectifs africains y sont associés. Mais le projet parisien prend racine dans le nord du Ghana, où Mahama a fondé trois espaces culturels à Tamale.

À Tamale, des lieux d’art ancrés dans la vie locale

Depuis 2019, le Savannah Centre for Contemporary Art, Red Clay et Nkrumah Volini forment un réseau consacré à la création, à l’apprentissage et aux échanges. Ces lieux ne sont pas conçus comme de simples vitrines pour un artiste reconnu à l’international. Ils offrent des espaces où les œuvres, les savoir-faire et les rencontres peuvent s’inscrire dans la durée.

Ce choix déplace le centre de gravité culturel. Accra, capitale du Ghana, concentre une part importante des institutions et des activités nationales. Tamale, dans le nord du pays, devient ici un pôle de production et de transmission, relié à des réseaux artistiques au Ghana et au-delà. L’université KNUST de Kumasi, où Mahama a étudié, rappelle également le rôle des formations et des échanges entre villes dans cette trajectoire.

La démarche s’inscrit dans une dynamique plus large sur le continent. Des institutions comme doual’art à Douala, RAW Material Company à Dakar ou le Nairobi Contemporary Art Institute ont développé des modèles liés à leur environnement local. Leur diversité ne constitue pas une formule unique « africaine » : elle montre plutôt que les artistes et les communautés élaborent leurs propres manières de produire, de conserver et de partager l’art.

Une usine déplacée, une mémoire remise en circulation

Au cœur de l’exposition parisienne, l’installation « Things Fall Apart » recompose une ancienne usine ghanéenne de bouteilles en verre. Ibrahim Mahama a acquis le site abandonné, puis en a déplacé des éléments vers Tamale pour les transformer en œuvre et en lieu d’apprentissage. Le bâtiment et ses matériaux racontent une histoire de production : des bouteilles fabriquées au Ghana circulaient dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, et parfois jusqu’en Europe.

Le geste ne consiste donc pas seulement à préserver une ruine. Il pose une question concrète : que devient le savoir accumulé par les ouvriers et les communautés lorsque l’usine ferme ? En réutilisant ses éléments, l’artiste rend visible une mémoire du travail souvent absente des récits consacrés aux objets finis et à leur consommation. Il met aussi en regard l’abandon industriel et la possibilité d’un nouvel usage culturel.

Cette réflexion passe également par les matières. Les sacs de jute, les textiles, le verre ou les fragments d’archives traversent l’œuvre de Mahama. Ils renvoient à la circulation des marchandises et aux héritages coloniaux, mais ils sont aussi des objets manipulés, réparés et transmis. Leur histoire n’est pas seulement celle des échanges mondiaux : elle comprend les gestes quotidiens de celles et ceux qui les ont fabriqués ou utilisés.

Un parlement de sièges, et les promesses de l’indépendance

Autre pièce importante, « Parliament of Ghosts » prend la forme d’une assemblée circulaire composée de sièges ashantis en bois. Les visiteurs peuvent s’y installer. L’œuvre évoque un parlement vidé de ses représentants et fait écho au renversement du président Kwame Nkrumah, le 24 février 1966, ainsi qu’à la dissolution du gouvernement de la Première République.

Ces sièges portent des histoires familiales : certains ont été utilisés, abîmés, puis réparés. Leur présence transforme une institution politique en espace de mémoire et de rencontre. Plutôt que de figer le passé dans un hommage, l’installation invite à interroger les promesses politiques restées inachevées et la place des citoyens dans les institutions.

À Paris, cette œuvre prend une résonance particulière. Elle se trouve dans un pays dont l’histoire républicaine est liée à la colonisation, notamment en Afrique de l’Ouest. Mahama rapproche ces histoires sans les confondre : les objets ghanéens exposés ne sont pas de simples illustrations d’un récit européen. Ils portent leurs propres usages et leurs propres significations, tout en ouvrant un dialogue sur les héritages coloniaux et les récits nationaux.

La création comme travail collectif

La présence de neuf artistes et collectifs associés élargit le propos. Le Cercle d’Art des Travailleurs de Plantation Congolaise, par exemple, relie pratique artistique et travail agricole. D’autres participants explorent les archives, les textiles, les récits personnels ou le patrimoine matériel. L’exposition devient ainsi un espace de rencontre entre des démarches distinctes, plutôt qu’un panorama homogène de l’art africain.

Cette dimension collective pose aussi la question de la circulation des œuvres et des ressources. Les projets culturels peuvent attirer l’attention internationale, mais leur ancrage dépend également de collaborations locales, de lieux accessibles et de moyens pour transmettre des compétences. À Tamale, le modèle des centres de Mahama mise sur la proximité avec les communautés. À Paris, leur présentation confronte ce modèle à une grande institution culturelle européenne.

Le Ghana est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, qui vise notamment à renforcer l’intégration régionale. L’exposition ne relève pas d’un programme de cette organisation, mais elle rappelle que les circulations culturelles ouest-africaines dépassent les frontières nationales. Dans les années à venir, l’enjeu sera de voir comment ces réseaux d’artistes et de centres peuvent soutenir durablement la création et la transmission sur le continent, sans réduire leur reconnaissance à leur présence dans les capitales culturelles européennes.

À travers le verre d’une usine, des sièges ashantis et des archives, Ibrahim Mahama fait ainsi dialoguer passé et avenir. L’exposition parisienne met en lumière une pratique déjà bâtie au Ghana : partir de lieux et d’objets concrets pour faire de l’art un espace collectif, situé et ouvert à plusieurs récits.

La présentation de l’exposition Ibrahim Mahama par la Fondation Cartier · Le portrait d’Ibrahim Mahama par l’université KNUST · Les informations officielles sur la CEDEAO · Les repères historiques de l’Audit Service du Ghana