À Kisangani, l’accès à une information sanitaire fiable ne dépend pas seulement de la présence des équipes médicales. Il dépend aussi de leur capacité à communiquer avec tous les habitants. Dans cette ville de la province de la Tshopo, une séance consacrée aux personnes sourdes a rappelé qu’une réponse efficace à Ebola doit intégrer les réalités de chaque public.

Une sensibilisation adaptée à Kisangani

Les équipes engagées dans la riposte contre la maladie à virus Ebola ont organisé une rencontre destinée aux personnes sourdes. L’objectif était de présenter les principaux signes de la maladie, les risques de transmission et les comportements à adopter en cas de symptômes ou de contact avec une personne malade.

La séance s’est déroulée avec l’appui d’un interprète en langue des signes. Cette adaptation permettait de transmettre les messages de prévention sans dépendre uniquement de supports audio ou d’échanges verbaux. Elle répondait aussi à une difficulté concrète rencontrée dans les structures de santé.

Gloris Esaa, médecin au sein de l’équipe d’intervention, a expliqué que certaines personnes sourdes peuvent avoir du mal à décrire leurs symptômes devant un soignant. Une mauvaise compréhension peut alors retarder l’orientation vers un centre spécialisé ou conduire à sous-estimer la gravité de la situation.

Dans le contexte d’Ebola, ce risque est particulièrement important. La fièvre, la fatigue intense, les vomissements, la diarrhée ou les saignements doivent être signalés rapidement. Or, un échange incomplet entre le patient et le personnel médical peut compliquer l’évaluation initiale.

L’inclusion, un enjeu de santé publique

La prise en compte des personnes sourdes ne relève donc pas d’un simple volet social. Elle touche directement la surveillance des cas et la rapidité de la prise en charge. Une personne qui ne reçoit pas le même message que le reste de la population peut aussi transmettre moins efficacement les informations à sa famille et à son entourage.

Cette question concerne également les proches. Dans de nombreuses familles, ils jouent un rôle d’intermédiaire avec les services publics. Cependant, cette médiation ne doit pas remplacer l’accès direct des personnes sourdes à une information claire, compréhensible et confidentielle.

La langue des signes congolaise est déjà reconnue comme un outil essentiel pour informer et associer les personnes sourdes à la vie publique. Son utilisation dans les campagnes de santé permet de réduire un obstacle récurrent : l’écart entre un message officiellement diffusé et la capacité réelle des citoyens à le recevoir.

Pour les équipes médicales, cette approche suppose des interprètes disponibles, des supports visuels adaptés et une formation à la communication avec les personnes en situation de handicap. Elle exige aussi de ne pas limiter l’inclusion aux grandes villes. Les zones périphériques et les territoires ruraux doivent pouvoir bénéficier de messages accessibles dans les langues et les formats compris localement.

Une épidémie dans un environnement difficile

La sensibilisation organisée à Kisangani intervenait alors que la République démocratique du Congo faisait face à sa plus longue et à l’une de ses plus graves épidémies d’Ebola. Déclarée en août 2018, elle touchait principalement les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri, dans l’est du pays.

La riposte se déroulait dans un contexte marqué par l’insécurité, les déplacements de population et la méfiance envers certaines interventions. Ces facteurs compliquaient la recherche des contacts, la vaccination, l’isolement des malades et l’organisation d’inhumations sécurisées.

Les données publiées à la période de la séance faisaient état de 7 541 cas confirmés, de 3 639 décès et de 1 823 personnes rétablies, selon les chiffres du gouvernement congolais arrêtés le samedi précédant l’activité. Ces chiffres doivent être replacés dans la situation épidémiologique du moment, car les bilans évoluaient rapidement et pouvaient être révisés au fil des enquêtes.

Les données rétrospectives du Centre américain de contrôle et de prévention des maladies confirment l’ampleur exceptionnelle de cette flambée et soulignent la part importante des décès survenus dans les communautés avant l’identification des cas. Ce phénomène compliquait la rupture des chaînes de transmission.

L’Organisation mondiale de la santé avait, elle aussi, documenté la progression de l’épidémie dans le Nord-Kivu et l’Ituri. Ses rapports de situation montrent que les foyers se déplaçaient selon les contacts, les mouvements de population et l’accès aux services de santé, plutôt que selon les seules frontières administratives.

Des effets différents selon les territoires et les publics

À Kinshasa, les décisions nationales et la coordination institutionnelle occupaient le premier plan. À Kisangani, l’enjeu était plus opérationnel : faire parvenir des informations compréhensibles à des communautés diverses, dans une ville éloignée des principaux foyers de l’est mais connectée aux réseaux de transport et d’échanges du pays.

Dans les quartiers urbains, les messages pouvaient circuler par les centres de santé, les associations et les médias locaux. Dans les zones plus isolées, la distance, le coût du transport et le manque de personnel spécialisé pouvaient retarder l’accès à l’information comme aux soins.

Les personnes sourdes n’étaient pas les seules à nécessiter une communication adaptée. Les personnes malvoyantes, celles qui ne maîtrisent pas le français, les enfants et les habitants vivant avec un faible accès aux médias avaient également besoin de formats spécifiques. La prévention gagnait donc à combiner langue des signes, images, relais communautaires et explications en langues nationales.

Un enjeu qui dépasse la seule RDC

La séquence de Kisangani rappelle une règle valable pour les réponses sanitaires dans toute l’Afrique centrale : une campagne ne peut être complète si une partie de la population reste en dehors du circuit d’information. L’accessibilité renforce à la fois la confiance, la détection précoce et la qualité du suivi médical.

Elle met aussi en évidence le rôle des acteurs locaux. Les associations de personnes sourdes, les interprètes, les relais communautaires et les agents de santé connaissent les obstacles que les dispositifs conçus depuis les capitales identifient parfois tardivement. Leur participation doit intervenir dès la préparation des messages, et non seulement au moment de leur diffusion.

Pour la République démocratique du Congo, la priorité restait alors de réduire les transmissions dans le Nord-Kivu et l’Ituri tout en maintenant la vigilance dans les autres provinces. Pour les partenaires régionaux, l’expérience congolaise soulignait l’importance d’une préparation sanitaire capable d’intégrer les mobilités, les frontières et les besoins des personnes souvent absentes des campagnes généralistes.