À Godoria, dans le nord de Djibouti, la mangrove ne se contente pas de dessiner une bande verte entre terre et mer. Elle protège un littoral, abrite des espèces et soutient des activités locales. Mais son avenir dépend aussi de mécanismes très concrets : la circulation des marées, les pluies et les variations du niveau marin.
Un site côtier au carrefour de deux milieux
La mangrove se trouve dans la région d’Obock, sur la côte nord, près du détroit de Bab-el-Mandeb. Ce passage relie la mer Rouge au golfe d’Aden. Godoria fait partie d’un ensemble écologique qui comprend aussi les mangroves de Khor Angar et de Ras Siyyan, ainsi que l’archipel des Sept Frères.
En 2025, l’UNESCO a inscrit cet ensemble djiboutien dans son Réseau mondial des réserves de biosphère. Cette reconnaissance concerne une aire plus vaste que la seule mangrove : elle associe des milieux terrestres, côtiers et marins, où se rencontrent les influences de la mer Rouge et de l’océan Indien. Une réserve de biosphère vise à concilier conservation, recherche et activités humaines ; elle ne signifie pas, à elle seule, que toute activité y est interdite.
Godoria est décrite comme la plus importante mangrove du pays. Le dossier djiboutien présenté au Centre du patrimoine mondial de l’UNESCO situe les trois principaux ensembles du nord entre Obock et Doumeira. Il relève la présence de plusieurs espèces de palétuviers, dont Ceriops tagal, Avicennia marina et Rhizophora mucronata.
Une forêt suivie par satellite, avec des signes contrastés
Une étude publiée en 2026 dans la revue scientifique Scientific Reports a examiné des images Landsat couvrant la période 1987-2022. Elle estime que la couverture de mangrove a diminué de 30,5 % entre 1987 et 2012, avant une reprise partielle de 25,3 % entre 2015 et 2022. Le recul n’a donc pas été suivi d’une disparition continue : les chercheurs observent une trajectoire faite de dégradation puis de régénération.
Cette reprise reste inégale. L’étude signale des signes de reverdissement dans les secteurs nord et central, tandis que certaines zones basses au sud demeurent fragilisées. Les auteurs associent l’évolution du couvert notamment aux anomalies du niveau marin et aux précipitations. Ils précisent toutefois que les images satellites ne remplacent pas des observations régulières sur le terrain et que les pressions humaines n’ont pas pu être mesurées de façon systématique sur toute la période.
Ces résultats nuancent l’idée d’un écosystème uniformément résilient. Là où l’eau circule et les conditions de sédimentation le permettent, la mangrove peut regagner du terrain. Ailleurs, une plantation seule risque de ne pas suffire si les échanges de marée restent bloqués. La restauration doit donc tenir compte de l’hydrologie locale, c’est-à-dire des mouvements et de la disponibilité de l’eau.
Des bénéfices écologiques liés aux moyens de subsistance
Les racines des palétuviers offrent des abris aux poissons et aux crustacés, notamment aux jeunes individus. La mangrove contribue aussi à stabiliser les sols côtiers. Ces fonctions intéressent directement les communautés qui dépendent de la pêche artisanale et d’autres ressources du littoral. La santé de l’écosystème et les activités locales sont ainsi étroitement liées.
Un projet soutenu par le Programme de microfinancements du Fonds pour l’environnement mondial et le PNUD a associé restauration et revenus locaux. Mené avec l’Association pour la promotion de la pêche et de l’écotourisme de Godoria, il prévoyait notamment le reboisement, l’apiculture et l’élevage de palourdes. La fiche du projet indique une mise en œuvre de juillet 2019 à décembre 2021 et un statut achevé. Elle fait état de neuf hectares de terres gérées durablement selon ses indicateurs.
Cette expérience illustre un enjeu essentiel : la conservation ne peut pas reposer uniquement sur une reconnaissance internationale. Elle dépend aussi de la participation des habitants, du suivi des résultats et de solutions économiques compatibles avec la protection du site. Le développement d’un écotourisme encadré peut être envisagé, mais il suppose des règles, des infrastructures adaptées et une répartition claire des retombées. Les données disponibles ne permettent pas de présenter Godoria comme une destination déjà aménagée à grande échelle.
Une portée régionale, des décisions à suivre
La réserve relie plusieurs habitats importants pour les espèces marines et les oiseaux migrateurs. Le rapport de l’UNESCO consacré à la candidature djiboutienne estime que l’ensemble se trouve sur un corridor emprunté chaque année par 85 000 à 245 000 rapaces migrateurs. Ce chiffre concerne la zone plus large de la réserve, et non la seule mangrove de Godoria. Il ne doit pas être confondu avec l’estimation de plus de 1,5 million d’oiseaux circulant dans les détroits, citée par l’organisation djiboutienne Djibouti Nature à partir de suivis ornithologiques.
À l’échelle de l’Afrique de l’Est, ce site rappelle que la protection des littoraux arides concerne à la fois la biodiversité, la pêche et l’adaptation aux variations climatiques. Pour Djibouti, l’enjeu est désormais de traduire le statut de biosphère en suivi scientifique régulier et en gestion concertée avec les communautés. Les prochaines évaluations de l’état de la mangrove et des actions de restauration permettront de voir si la reprise observée par satellite se confirme et s’étend aux zones qui restent dégradées.