Une diplomatie méditerranéenne qui se lit aussi à Gaza

À El-Alamein, l’Égypte a placé la Méditerranée orientale au centre de la conversation, mais le message a dépassé ce seul espace maritime. En recevant la Grèce et la République de Chypre le 8 septembre 2026, Le Caire a relié coopération énergétique, sécurité régionale et dossier palestinien dans une même séquence politique. Le sommet a aussi rappelé une constante de la diplomatie égyptienne : l’Égypte veut rester un point d’appui entre monde arabe, Europe du Sud et Levant.

Le choix d’El-Alamein n’est pas anodin. Cette ville du littoral méditerranéen s’impose désormais comme un lieu de projection diplomatique, alors que la région reste traversée par les effets de la guerre à Gaza, les tensions au Liban et les fragilités libyennes. Dans ce cadre, l’axe Égypte-Grèce-Chypre fonctionne comme une plateforme de coordination sur des sujets très concrets : énergie, migration, sécurité maritime, reconstruction et droit international.

Le Caire, Athènes et Nicosie alignent leurs positions

La déclaration commune publiée à l’issue du sommet confirme un front diplomatique commun sur Gaza. Les trois dirigeants ont soutenu la mise en œuvre de la deuxième phase du plan global porté par Donald Trump pour mettre fin au conflit, tel qu’endossé par la résolution 2803 du Conseil de sécurité des Nations unies. Cette phase doit ouvrir la voie à la reconstruction, au relèvement rapide et au maintien de l’unité des territoires palestiniens. La résolution 2803 a bien été adoptée par le Conseil de sécurité en novembre 2025 et elle sert désormais de référence à plusieurs capitales arabes et européennes.

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi a insisté sur un accès humanitaire « total, durable et sans entrave » à Gaza, tout en rejetant toute tentative de déplacement forcé des Palestiniens. Dans la même déclaration, l’Égypte, la Grèce et Chypre ont réaffirmé leur soutien à un État palestinien indépendant et souverain dans les frontières du 4 juin 1967, avec Jérusalem-Est pour capitale, et rappelé leur attachement à l’unité géographique, politique et juridique de la Cisjordanie et de la bande de Gaza. Ce point prolonge une ligne égyptienne déjà visible dans les prises de position arabes du Caire sur la reconstruction de Gaza et sur la nécessité d’un cessez-le-feu durable.

Le chef de l’État égyptien a aussi rappelé le refus catégorique du déplacement forcé des Palestiniens. Cette formule n’est pas seulement déclaratoire. Elle dit la crainte, au Caire, d’un basculement du conflit vers les frontières égyptiennes et d’une modification durable des équilibres démographiques et politiques dans la région. Pour l’Égypte, la question palestinienne relève à la fois de la sécurité nationale, de l’équilibre intérieur et du rôle régional du pays. Les déclarations officielles de la présidence égyptienne sur la rencontre insistent d’ailleurs sur la pleine application de l’accord de cessez-le-feu de Charm el-Cheikh et sur le respect intégral du plan américain.

Liban, Libye et Méditerranée orientale : un agenda plus large que Gaza

Le sommet n’a pas traité Gaza comme un dossier isolé. Les trois pays ont aussi demandé l’arrêt des attaques israéliennes contre le Liban et le retrait des forces israéliennes, tout en soutenant le renforcement des institutions libanaises, en particulier de l’armée. Sur la Libye, ils ont réaffirmé leur soutien à la souveraineté, à l’unité nationale et à l’intégrité territoriale du pays, avec l’appel classique au retrait des forces étrangères et des mercenaires, ainsi qu’à l’organisation d’élections présidentielle et législatives. Cet enchaînement montre que les capitales méditerranéennes cherchent à stabiliser un arc de crise allant de Gaza à Tripoli, en passant par Beyrouth.

Pour l’Égypte, cette séquence a aussi une dimension de méthode. Le Caire met en avant une solution politique plutôt qu’un engrenage militaire, et il cherche à faire reconnaître ce cadrage par des partenaires européens voisins. La Grèce et Chypre, membres de l’Union européenne, offrent à l’Égypte une caisse de résonance utile sur les questions de droit maritime, de sécurité énergétique et de circulation en Méditerranée. Dans la déclaration, les trois pays ont d’ailleurs rappelé que tout accord de délimitation maritime doit respecter le droit international et la Convention des Nations unies sur le droit de la mer.

L’énergie, nerf de la coopération et levier d’influence

Derrière les positions de principe, le dossier énergétique reste l’un des moteurs les plus concrets du triangle Égypte-Grèce-Chypre. Le projet GREGY, interconnexion électrique en haute tension entre l’Égypte et la Grèce, a été cité comme un chantier à poursuivre. La Commission européenne le décrit comme un câble sous-marin d’environ 950 à 954 kilomètres reliant les systèmes électriques des deux pays, avec une capacité pouvant atteindre 3 000 MW et un objectif d’acheminement d’électricité renouvelable depuis l’Égypte vers la Grèce et, plus largement, l’Europe.

Le gaz chypriote occupe aussi une place centrale. Le schéma évoqué à El-Alamein consiste à faire transiter le gaz vers les infrastructures égyptiennes, puis à le réexporter après traitement vers les marchés européens. Pour Le Caire, cette architecture renforce le rôle des terminaux et des capacités existantes en Égypte. Pour Nicosie, elle ouvre une voie d’exportation crédible. Pour Athènes, elle inscrit la Grèce dans une nouvelle géographie énergétique méditerranéenne. La coopération ne relève donc pas seulement d’une alliance politique : elle se traduit par une chaîne de valeur où chacun cherche un gain stratégique et économique.

Dans le même esprit, les trois pays ont évoqué la conclusion d’accords sur les frontières maritimes. Ce point compte bien au-delà du triangle lui-même, car la Méditerranée orientale reste un espace où les tracés maritimes, les ressources gazières et les couloirs énergétiques se superposent. La coopération tripartite sert ici de cadre de stabilisation, mais aussi de signal politique adressé à d’autres acteurs régionaux. L’enjeu est de sécuriser les investissements, de limiter les incidents et de préserver la prévisibilité juridique dans une zone où chaque ligne maritime peut devenir un sujet de tension.

Une portée qui dépasse le sommet d’El-Alamein

Ce sommet dit quelque chose de plus large sur la diplomatie africaine et méditerranéenne de l’Égypte. Le Caire veut apparaître comme un pivot capable d’articuler reconstruction de Gaza, sécurité régionale et intégration énergétique avec l’Europe. Cette ambition repose sur deux leviers : une position géographique clé et une capacité à parler à plusieurs camps sans se laisser enfermer dans un seul bloc. À l’échelle continentale, ce type de séquence rappelle aussi que l’Afrique du Nord pèse sur les dossiers du Proche-Orient, de l’énergie et du droit de la mer, et non sur les seules questions de voisinage immédiat.

La prochaine étape sera surtout diplomatique. Les trois capitales ont convenu de tenir un onzième sommet trilatéral à Chypre, sans date annoncée. D’ici là, la question sera simple : la résolution 2803 et la deuxième phase du plan américain peuvent-elles se traduire par des avancées réelles sur l’aide, la reconstruction et la gouvernance de Gaza, alors même que les tensions régionales restent vives ? Pour l’Égypte, la réponse pèsera autant sur sa crédibilité régionale que sur sa capacité à transformer une diplomatie de crise en agenda de stabilité.