Quand les ordures deviennent une question d’énergie
Dans les grandes villes africaines, la gestion des déchets n’est plus seulement une affaire de propreté. Elle touche à la santé publique, au budget local et à la sécurité énergétique. À Casablanca, cette équation prend une forme concrète : le site de Médiouna, longtemps associé aux nuisances d’une décharge presque saturée, doit être transformé en infrastructure de valorisation capable de produire de l’électricité. À l’échelle du continent, le sujet est loin d’être marginal. En 2016 déjà, l’Afrique produisait 174 millions de tonnes de déchets solides municipaux, et la pression urbaine continue de s’intensifier.
Le Maroc s’inscrit depuis plusieurs années dans cette logique de rattrapage et de modernisation. Le pays a lancé un programme national de gestion des déchets ménagers dès 2006, puis a renforcé, en 2023, un programme national de valorisation des déchets ménagers qui vise à réduire l’enfouissement et à améliorer la récupération des matières. En novembre 2024, la Banque mondiale indiquait que la collecte urbaine couvrait 96 % de la population en 2022, contre 40 % en 2008, tout en soulignant que le secteur restait exposé à des contraintes financières et environnementales.
Casablanca mise sur une sortie par le haut
Le projet casablancais repose sur le futur centre d’enfouissement et de valorisation de Médiouna, porté par le Conseil de la ville de Casablanca. Le site annoncé couvre 260 hectares à El Mejjatia-Oulad Taleb, dans la province de Médiouna, et doit recevoir en moyenne 6 000 tonnes de déchets par jour. La ville a aussi inscrit ce chantier dans sa feuille de route climatique, en parallèle d’autres projets de résilience comme la réutilisation des eaux usées de Médiouna ou la réhabilitation d’anciens espaces de dépôt.
Selon les éléments publiés dans la presse internationale et recoupés par les documents locaux, l’investissement global atteint 1,5 milliard de dollars. Le consortium réunit Kanadevia Inova, Nareva, Itochu et Somagec. L’accord de concession court sur 33,5 ans. L’installation doit traiter environ 1,5 million de tonnes de déchets par an et fournir jusqu’à 115 mégawatts d’électricité grâce à l’incinération, à des panneaux solaires installés sur place et au gaz capté sur la décharge. Les contrats de vente d’électricité ont été conclus avec l’Office national de l’électricité et de l’eau potable et avec SRM Casablanca-Settat, mais les termes financiers n’ont pas été rendus publics.
Le calendrier annoncé reste prudent. Le démarrage des travaux dépend encore de la sécurisation complète du financement, attendue au quatrième trimestre. La mise en service complète est visée pour la mi-2030. Cette temporalité dit beaucoup du dossier : à Casablanca, la transformation du déchet en ressource suppose à la fois de la technologie, des capitaux, une ingénierie contractuelle solide et une coordination serrée entre la commune, la région, les services publics et les banques marocaines appelées à financer le chantier.
Un projet ambitieux, mais pas sans débat
Sur le plan industriel, Casablanca veut franchir un seuil inédit dans la région. Le projet est présenté comme la première centrale africaine de cette ampleur destinée directement à produire de l’électricité à partir de déchets. Le Maroc n’en est toutefois pas à son premier essai. À Fès, une unité de valorisation du biogaz alimente déjà l’éclairage public depuis 2015. Plusieurs sources évoquent une couverture d’environ 30 % des besoins en éclairage public et une baisse de 40 % des coûts, ce qui montre que la filière existe déjà dans le pays, même à une échelle plus modeste.
Pour autant, la technologie divise. Ses partisans y voient une réponse concrète à la saturation des décharges, à la hausse des volumes urbains et à la recherche de recettes locales. Ses critiques rappellent qu’une incinération mal encadrée peut émettre des particules et des gaz à effet de serre, et qu’elle peut détourner les villes des objectifs de tri, de recyclage et de réduction à la source. Sur ce point, la Banque mondiale comme les agences onusiennes insistent sur une hiérarchie claire : moins d’enfouissement, davantage de récupération, et une meilleure traçabilité des flux de déchets.
Le cas de Casablanca dépasse donc le seul cadre communal. Il renvoie à la capacité des métropoles africaines à financer des services urbains modernes sans attendre une solution venue d’ailleurs. Il interroge aussi la place des partenariats public-privé dans les infrastructures de base, un sujet sensible quand il s’agit de tarifs, de contrôle environnemental et d’accès à l’énergie. Pour le Maroc, l’enjeu est double : assainir un point noir historique de l’agglomération et montrer qu’une grande ville africaine peut convertir un passif sanitaire en actif énergétique. À l’échelle continentale, le dossier servira de test. D’autres capitales régionales observent déjà si la promesse industrielle tiendra face aux exigences de santé publique, de recyclage et de gouvernance.