À Alger, la bande dessinée africaine n’a pas occupé un simple espace d’exposition. Elle s’est installée au cœur du palmarès et des débats sur l’avenir du neuvième art. Le Camerounais Mezensi Nipanko et le Tunisien Ahmed Touj ont terminé deuxième et troisième du concours international du 18e Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA), tandis que le Congolais Jérémie Nsingi a présenté une autre manière de produire et de diffuser des albums.

Alger, carrefour des créations africaines

Organisée du 1er au 5 octobre 2026 à l’esplanade de Riadh El Feth, la 18e édition du FIBDA a placé le roman graphique au centre de sa programmation. Cette forme longue de bande dessinée associe une narration développée à une ambition littéraire et visuelle plus large que celle d’un récit court.

Le festival algérien a réuni des artistes venus de treize pays, dont l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, la République démocratique du Congo, la Palestine, le Japon, les États-Unis et plusieurs pays européens. Le programme comprenait des expositions, des ateliers, des rencontres professionnelles et des concours destinés à différents âges.

Le FIBDA s’inscrit ainsi dans un paysage culturel algérien qui cherche à faire dialoguer la création locale avec les scènes africaines, arabes, européennes et asiatiques. La présence d’auteurs venus de Kinshasa, de Yaoundé et de Tunis a donné une portée particulière à cette édition, au-delà de la seule compétition.

Le ministère algérien de la Culture et des Arts a également mis en avant la reconnaissance du festival sur une plateforme de suivi des politiques culturelles de l’UNESCO. Cette inscription ne constitue pas un label artistique, mais elle témoigne de la volonté de documenter les politiques publiques liées à la culture et à la création.

Deux auteurs africains sur le podium international

Dans la catégorie internationale, ouverte aux auteurs professionnels déjà publiés, le Français Émilien Cousin a remporté le premier prix. Le Camerounais Mezensi Nipanko s’est classé deuxième avec Mirage. Le Tunisien Ahmed Touj a obtenu la troisième place avec Rose Blanche.

Deux des trois premières places reviennent donc à des créateurs africains. Ce résultat ne résume pas à lui seul la vitalité de la bande dessinée sur le continent, mais il donne une visibilité concrète à des démarches qui circulent encore difficilement entre les marchés nationaux.

Le cas du Cameroun illustre cette circulation. Les auteurs y évoluent dans un environnement où les maisons d’édition spécialisées restent peu nombreuses, tandis que les festivals, les réseaux sociaux et les initiatives indépendantes jouent un rôle croissant pour faire connaître les œuvres. Le prix obtenu à Alger peut contribuer à élargir cette audience, sans régler les obstacles de production et de distribution.

La Tunisie dispose, de son côté, d’une scène graphique ancienne et structurée autour de plusieurs générations d’illustrateurs, de caricaturistes et d’auteurs de bande dessinée. La distinction attribuée à Ahmed Touj rappelle la place de la création tunisienne dans les échanges culturels entre le Maghreb et le reste du continent.

En RDC, publier malgré l’absence de réseau

La rencontre consacrée à la bande dessinée en République démocratique du Congo a déplacé le débat. À Kinshasa, le problème ne se limite pas à la création d’une histoire ou au dessin des planches. Il concerne aussi l’impression, la vente, le prix et l’accès des lecteurs aux albums.

Jérémie Nsingi, auteur, illustrateur et réalisateur de films d’animation, a expliqué à Alger comment une génération de créateurs congolais avait dû travailler dans un marché fragilisé par la fermeture de librairies et de maisons d’édition. Les auteurs conservaient leurs planches, mais perdaient les circuits capables de les publier et de les vendre.

Pour contourner cette difficulté, Nsingi a développé depuis 2018 un modèle d’autoédition. Après avoir découvert les capacités de l’imprimerie chinoise, il a choisi de produire des albums de qualité à un coût jugé plus accessible que celui de certaines solutions locales. Son parcours a été documenté dans un entretien publié par Actualite.cd sur l’autoédition de Jérémie Nsingi.

Cette stratégie ne signifie pas que l’édition congolaise disparaît. Elle montre plutôt que les auteurs combinent plusieurs solutions : impression locale, fabrication à l’étranger, partenariats ponctuels, vente directe et financement par des commanditaires ou des événements culturels.

Les productions présentées lors de rendez-vous littéraires à Kinshasa confirment cette tendance. Des albums autoédités peuvent être vendus à des prix inférieurs à ceux des ouvrages importés, ce qui facilite leur accès à un public composé d’élèves, d’étudiants et de jeunes actifs. La Cité internationale de la bande dessinée et de l’image a récemment décrit cette économie de proximité.

Quand les auteurs vont chercher leurs lecteurs

À Kinshasa, Jérémie Nsingi et d’autres auteurs organisent aussi des mini-festivals dans les établissements scolaires. Les rencontres se tiennent pendant les récréations ou à la sortie des classes, avec l’accord des responsables des écoles.

La démarche répond à une réalité simple : les lecteurs potentiels connaissent parfois les personnages ou les images, mais ne savent pas où trouver les albums. Dans une ville où les librairies spécialisées sont rares et où le prix des livres pèse sur les familles, la rencontre directe devient un outil de diffusion.

Cette méthode transforme l’école en lieu culturel temporaire. Elle permet aux auteurs de présenter leurs ouvrages, de recueillir les réactions des enfants et d’expliquer leur métier. Elle crée aussi un contact entre la lecture et la vie quotidienne, sans dépendre entièrement d’un réseau commercial encore fragile.

Une démarche comparable est documentée par le Goethe-Institut, qui rappelle que Nsingi a lancé des séries de bandes dessinées scolaires dès 2010 avant de créer son propre label en 2018. Le dessinateur cherche ainsi à adapter la qualité de fabrication au pouvoir d’achat local, tout en conservant une identité graphique congolaise.

Une identité graphique entre héritage et renouvellement

La bande dessinée congolaise possède une histoire plus ancienne que ne le laisse penser la fragilité actuelle de son marché. Des travaux historiques situent ses premières apparitions dans la presse du pays dès 1921, dans un environnement fortement influencé par les traditions franco-belges.

Jérémie Nsingi cite notamment Barly Baruti et Bernard Mayo parmi ses références. Il revendique toutefois une approche personnelle, avec des personnages plus réalistes et des récits ancrés dans les réalités urbaines et sociales de la RDC.

Son prochain projet imagine le chanteur Gims en super-héros. L’objectif annoncé n’est pas de réaliser une biographie, mais d’utiliser la notoriété de l’artiste pour attirer l’attention sur des situations congolaises. Une première publication est envisagée à Kinshasa, avant une possible diffusion en France et en Belgique, sans calendrier définitif.

Cette utilisation de figures connues révèle une recherche de passerelles entre culture populaire, récit local et diffusion internationale. Elle pose aussi une question centrale pour les auteurs africains : comment toucher un public large sans abandonner les lieux, les langues, les imaginaires et les expériences qui nourrissent leurs histoires ?

Le FIBDA comme observatoire du secteur

Les autres concours du festival ont distingué des créateurs algériens dans les catégories du meilleur projet et du manga, ainsi que de jeunes participants de moins de 16 ans. Le concours de cosplay, présidé par la dessinatrice américaine Alitha Martinez, et les ateliers consacrés au manga ont élargi le public au-delà des lecteurs traditionnels de bande dessinée.

Pour les scènes africaines, l’enjeu dépasse donc le palmarès. Les festivals comme celui d’Alger servent de vitrines, mais aussi de lieux de rencontre entre auteurs, éditeurs, institutions et lecteurs. Ils peuvent faciliter des collaborations, même si la circulation des albums reste limitée par les coûts de fabrication, les droits d’auteur, les réseaux de vente et les écarts de pouvoir d’achat.

Le prochain défi sera de transformer cette visibilité ponctuelle en échanges durables entre l’Algérie, le Cameroun, la Tunisie, la RDC et d’autres marchés africains. Le podium d’Alger a montré que les talents existent. Le parcours de Jérémie Nsingi rappelle, lui, que leur avenir dépendra aussi de la capacité à construire des circuits de lecture adaptés aux réalités locales.