À Rabat, le théâtre peut offrir aux femmes davantage qu’une place sur scène : un espace où elles racontent, dirigent et discutent des sujets que la vie quotidienne laisse parfois dans l’ombre. Le festival Jassad a réuni des artistes de plusieurs pays autour de cette question, tout en mettant en avant de nouvelles voix marocaines.
Une scène marocaine ouverte aux échanges
La quatrième édition du Festival international des femmes metteuses en scène Jassad s’est ouverte le 27 octobre 2026 au Théâtre national Mohammed V, à Rabat. Organisée par le Théâtre Aquarium, la manifestation devait se poursuivre jusqu’au 30 octobre. Six spectacles venus du Maroc, d’Égypte, de France, de Grèce et d’Espagne figuraient au programme, selon plusieurs médias marocains. Le compte rendu de l’agence Dpress sur l’ouverture du festival et la présentation publiée par Actuelles confirment les dates et la programmation internationale.
Jassad, qui signifie « corps » en arabe, s’inscrit dans un paysage théâtral où les festivals, les salles et les formations contribuent à faire circuler les œuvres. À Rabat, l’événement ne se limite pas aux représentations : il prévoit aussi des rencontres professionnelles, des échanges avec le public et des activités de formation. Cette combinaison rapproche le spectacle de celles et ceux qui le créent, le commentent et le découvrent.
La présence de troupes étrangères ne fait pas disparaître l’ancrage local. Elle met plutôt en regard des expériences différentes : les contraintes de production, les choix artistiques et les sujets abordés par les créatrices dans leurs propres contextes. Pour le public marocain, ces rencontres peuvent ouvrir des pistes de dialogue sans présenter une seule expérience féminine comme universelle.
Des personnages qui prennent la parole
Le spectacle égyptien Bonne nuit, maman, mis en scène par Nour Ismail, a inauguré cette édition. L’œuvre présente deux femmes qui parlent de leur vie, de leur identité et de leurs regrets. Dans ses propos rapportés autour de la pièce, la metteuse en scène égyptienne estime que les femmes restent souvent jugées à travers des stéréotypes, avant même que leurs capacités soient reconnues.
Nour Ismail défend aussi une ambition à la mesure du théâtre : créer une œuvre qui puisse modifier le regard d’au moins une personne dans la salle. Cette idée ne promet pas une transformation immédiate de la société. Elle rappelle plutôt le pouvoir concret de la représentation : rendre visibles des expériences, faire entendre des voix et susciter une discussion entre spectateurs.
La scène donne également corps à des sujets difficiles à aborder directement. La metteuse en scène marocaine Imane Jafri souligne que le détour par la fiction permet de parler, sous une forme dramatique, de questions qui restent délicates dans la vie courante. Elle observe par ailleurs que de jeunes femmes arrivent dans le milieu et présentent des créations de qualité. Ce renouvellement compte autant pour les œuvres proposées que pour celles qui prennent les décisions artistiques.
Le festival accueille aussi la réflexion sur le métier lui-même. Qui choisit les textes ? Qui dirige les répétitions et façonne l’image finale d’un spectacle ? La visibilité des metteuses en scène dépend de leur accès aux scènes, mais aussi à la formation, aux financements, aux réseaux professionnels et aux postes de responsabilité. Une programmation ponctuelle peut attirer l’attention ; la continuité des moyens détermine davantage les possibilités de carrière.
Le théâtre face aux nouveaux outils
Les échanges autour du festival font aussi ressortir une interrogation sur la place de l’intelligence artificielle dans la création. Une metteuse en scène espagnole défend le théâtre comme un art de la présence : chaque représentation dépend de l’instant, des corps et des aléas du jeu. Elle oppose cette part d’imprévu aux outils qui cherchent à réduire les erreurs. Il s’agit d’un point de vue artistique, non d’une mesure de l’effet de l’IA sur l’ensemble du secteur théâtral.
Cette discussion rejoint une question plus large : comment accueillir les technologies sans effacer ce qui fait la singularité du spectacle vivant ? L’improvisation, la réaction du public et les différences d’une représentation à l’autre ne sont pas nécessairement des défauts à corriger. Pour les artistes, l’enjeu est aussi de choisir les outils qui servent leur propos, plutôt que de laisser la nouveauté technique dicter la forme des œuvres.
Un rendez-vous culturel à suivre au Maroc
Jassad est organisé par le Théâtre Aquarium et s’inscrit dans une trajectoire déjà engagée : les éditions précédentes ont également réuni des artistes de plusieurs pays. En 2025, la troisième édition avait proposé des œuvres de neuf pays, selon Aujourd’hui le Maroc. La quatrième édition poursuit ainsi un travail de circulation artistique, tout en donnant une place aux débats sur la critique, les parcours professionnels et la création menée par les femmes.
À l’échelle régionale, Rabat accueille des œuvres venues d’Afrique du Nord et d’Europe, dans un espace de rencontre où les artistes peuvent confronter leurs pratiques. La portée panafricaine du festival se construit ici par des échanges concrets, plutôt que par l’idée d’une expérience unique du théâtre sur le continent. Les scènes, les langues, les institutions et les conditions de création diffèrent d’un pays à l’autre.
La suite se mesurera donc au-delà des quelques jours de représentations : dans la place laissée aux jeunes metteuses en scène, la régularité des occasions de travail et la diversité des œuvres présentées au Maroc. Pour le public, les ateliers et discussions offrent aussi une autre manière de participer : non seulement regarder les spectacles, mais comprendre les choix et les réalités qui les rendent possibles.