Accueillir l’autre ne se résume pas à lui ouvrir une porte. Cela suppose aussi de reconnaître sa langue, son histoire et sa place dans le monde. Pour Souleymane Bachir Diagne, philosophe sénégalais, l’hospitalité devient ainsi une manière de penser l’humanité commune, sans demander aux différences de disparaître.
Cette réflexion prend un relief particulier au Sénégal, où la teranga — souvent traduite par « hospitalité » — fait partie du vocabulaire collectif. Mais une valeur célébrée ne règle pas, à elle seule, les tensions liées aux identités, aux migrations ou aux inégalités. Elle pose plutôt une question concrète : comment transformer l’accueil en relation réciproque, dans la vie quotidienne comme dans les institutions ?
Une idée ancrée au Sénégal, ouverte au monde
Né à Saint-Louis, Souleymane Bachir Diagne a enseigné à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, puis à Columbia, à New York, où il a rejoint l’université en 2008. Il a pris sa retraite de l’enseignement universitaire en 2025, tout en poursuivant ses travaux. Son parcours relie donc des espaces intellectuels africains et internationaux, sans réduire sa pensée à un simple passage entre deux continents.
À Dakar, en avril 2026, il a défendu l’idée de musées universels établis dans plusieurs régions du monde. À ses yeux, concentrer les lieux de valorisation des cultures et des savoirs en Europe contredit l’ambition même de l’universel. Cette position rejoint sa réflexion sur l’hospitalité : une humanité commune ne peut se construire si certains parlent pour tous et si d’autres restent cantonnés au rôle de témoins.
Le contexte régional compte aussi. Le Sénégal appartient à la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui organise la coopération entre pays ouest-africains. Les mobilités, les échanges culturels et les débats sur l’appartenance dépassent les frontières nationales. Dans cet espace, penser l’accueil revient aussi à interroger les rapports entre citoyens, étrangers et institutions.
De la traduction à l’hospitalité
Dans un entretien publié en février 2026 par le quotidien sénégalais Le Soleil, le philosophe présente la traduction comme un geste éthique. Il ne s’agit pas seulement de transposer des mots d’une langue à une autre. Traduire, explique-t-il, c’est accueillir une pensée venue d’ailleurs et admettre que sa propre langue n’épuise pas le sens.
Cette idée éclaire son nouvel essai, L’Hospitalité. Affirmer l’humanité, paru chez Autrement en octobre 2026. Le livre fait dialoguer des mythes, des contes orientaux, sénégalais et britanniques, ainsi que des philosophes tels que Kant, Derrida et Senghor. L’éditeur le présente comme une réflexion sur l’ouverture à l’autre, la rencontre et la réciprocité. Cette description est confirmée par les notices bibliographiques et la présentation de l’ouvrage, publiées à l’occasion de sa parution.
Le propos ne consiste pas à idéaliser l’accueil ni à nier les désaccords. Il invite plutôt à tenir ensemble deux exigences : affirmer une identité propre et reconnaître l’égale dignité des autres. L’universel, dans cette perspective, ne serait pas une règle dictée depuis un seul centre. Il se construit à partir de plusieurs langues, traditions et expériences.
La teranga, entre valeur et pratique
Au Sénégal, la teranga donne à cette réflexion une résonance familière. Le terme est souvent associé à l’accueil et au partage. Pourtant, le philosophe ne réduit pas l’hospitalité à une qualité nationale ni à une image de marque. Une valeur culturelle ne garantit pas automatiquement que chacun soit accueilli de la même manière, dans les services publics, les lieux de travail ou les espaces de décision.
Le quotidien sénégalais rappelle ainsi que l’hospitalité n’est pas qu’un symbole. Elle se mesure aussi à la façon dont une personne est écoutée, aux possibilités qui lui sont offertes et à la place accordée à sa parole. Cette lecture évite de confondre une tradition de générosité avec l’absence de tensions. Elle permet également de considérer les Sénégalais comme des acteurs qui discutent et font évoluer leurs propres références.
Le philosophe a déjà insisté sur la présence africaine dans les débats intellectuels mondiaux. L’enjeu n’est pas seulement que des chercheurs africains soient invités dans des universités étrangères. Il faut aussi que les questions, les langues et les concepts issus du continent contribuent à définir les termes du débat. L’hospitalité fonctionne alors dans les deux sens : recevoir l’autre, mais aussi faire place à sa propre pensée.
Un débat qui dépasse les frontières
La question posée par l’essai dépasse le seul Sénégal. En Afrique de l’Ouest, les sociétés partagent des circulations humaines et des héritages multiples, mais chaque pays possède ses institutions et ses débats propres. La CEDEAO constitue un cadre de dialogue régional ; elle ne rend pas pour autant les expériences nationales identiques. La réflexion de Diagne invite à chercher un langage commun sans effacer ces différences.
À l’échelle continentale, le sujet rejoint les discussions sur la place des savoirs africains, les langues d’enseignement et la représentation des cultures dans les institutions. La question des musées universels, défendue par le philosophe à Dakar en avril 2026, en offre un exemple concret : qui conserve, interprète et présente les œuvres ? Qui a le pouvoir de raconter leur histoire ? Ces choix déterminent aussi quelles expériences sont reconnues comme appartenant à l’histoire commune.
Reste à observer comment cette pensée circule au-delà des livres et des conférences : dans les universités, les politiques culturelles et les échanges régionaux. L’hospitalité, telle que Diagne la décrit, ne promet pas la disparition des conflits. Elle propose une méthode pour les affronter sans retirer à quiconque sa dignité : écouter, traduire et construire un espace partagé où nul ne prétend incarner seul l’humanité.