Entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’appel au partenariat économique se heurte désormais à une rupture diplomatique et à des accusations liées aux combats dans le nord éthiopien. Le 19 octobre 2026, le Premier ministre Abiy Ahmed a proposé la coopération tout en avertissant Asmara de conséquences « très graves » si le territoire érythréen servait de base à des forces hostiles à son pays.
Une frontière au cœur d’une crise régionale
Les deux voisins de la Corne de l’Afrique ont une histoire faite de rapprochements et d’affrontements. Après la guerre meurtrière de 1998 à 2000, la paix annoncée en 2018 par Abiy Ahmed et le président érythréen Isaias Afwerki avait ouvert une période de réconciliation. Les armées érythréenne et éthiopienne ont ensuite combattu ensemble pendant la guerre du Tigré, de 2020 à 2022. L’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 entre le gouvernement fédéral éthiopien et le Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), avait mis fin aux principaux combats, sans régler toutes les tensions politiques et sécuritaires.
La situation s’est de nouveau dégradée en 2026. Le 1er octobre, après la fermeture de son ambassade à Asmara et l’expulsion de dix diplomates érythréens par Addis-Abeba, l’Érythrée a annoncé la rupture des relations diplomatiques. Les affrontements dans le nord de l’Éthiopie et les accusations d’ingérence s’ajoutent à un autre sujet explosif : l’accès à la mer Rouge. L’Éthiopie, pays enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée en 1993, affirme vouloir sécuriser un accès maritime. Asmara voit dans les déclarations éthiopiennes sur le port d’Assab une menace pour sa souveraineté.
La région relève notamment de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation d’Afrique de l’Est engagée dans la coopération et la prévention des crises. Le 23 septembre, l’IGAD s’est inquiétée de la reprise des hostilités dans le nord éthiopien et a appelé à la désescalade. L’Union africaine, dont le siège se trouve à Addis-Abeba, a également exprimé sa préoccupation face à la montée des tensions entre les deux pays.
Une offre de coopération assortie d’un avertissement
Dans une interview en tigrinya diffusée le 19 octobre par la télévision publique éthiopienne, Abiy Ahmed a présenté les relations de bon voisinage et le partenariat économique comme la meilleure voie pour les deux États. Il a aussi reproché aux autorités érythréennes de laisser des forces hostiles à l’Éthiopie agir depuis leur territoire. Sa mise en garde — des conséquences « très, très, très graves » en cas de rejet des appels éthiopiens — marque une nouvelle hausse du ton.
Ces accusations restent contestées et doivent être distinguées des faits vérifiés indépendamment. Addis-Abeba accuse l’Érythrée de soutenir le TPLF et d’avoir envoyé des soldats sur le territoire éthiopien. Asmara rejette les accusations et présente les démarches éthiopiennes autour de l’accès à la mer comme une menace. En octobre, l’Éthiopie a déclaré devant le Conseil de sécurité de l’ONU agir en légitime défense, tandis que l’Érythrée a qualifié les déclarations éthiopiennes de risque de guerre. Les affirmations des deux gouvernements ne constituent pas, à elles seules, une confirmation indépendante de leurs accusations respectives.
La proposition économique d’Abiy Ahmed porte néanmoins sur un enjeu concret. Le port d’Assab, sur la mer Rouge, pourrait théoriquement contribuer aux échanges commerciaux de l’Éthiopie et au développement d’activités transfrontalières. Mais toute coopération supposerait un accord politique entre États souverains. La rupture des liens diplomatiques, les combats et l’absence de confiance rendent aujourd’hui cette perspective difficile à mettre en œuvre.
Des répercussions qui dépassent les deux capitales
Une escalade aurait des effets différents selon les populations et les territoires. Dans les zones frontalières du Tigré, les habitants sont directement exposés aux combats et aux déplacements. À Addis-Abeba, les autorités devraient gérer les conséquences politiques et sécuritaires d’une crise qui pourrait mobiliser davantage de ressources nationales. Pour l’Érythrée, toute confrontation ferait peser des risques sur les communautés proches de la frontière et sur des liens commerciaux déjà fragiles. Les échanges régionaux, eux aussi, pourraient être perturbés, alors que l’Éthiopie cherche des voies d’accès aux marchés internationaux.
Le précédent de la guerre du Tigré rappelle le coût humain d’un conflit prolongé. Il invite aussi à la prudence face aux bilans et aux récits produits en temps de guerre : les informations sur les mouvements de troupes, les frappes et les soutiens extérieurs doivent être attribuées tant qu’elles ne sont pas recoupées. L’enjeu n’est donc pas seulement de savoir si les deux gouvernements reprendront le dialogue, mais aussi de préserver les civils et d’éviter que les tensions frontalières ne s’étendent à d’autres acteurs régionaux.
Moscou pourrait offrir une occasion de contact. La Russie a proposé une plateforme de discussions en marge du sommet Russie-Afrique prévu les 28 et 29 octobre 2026. La présence annoncée d’Isaias Afwerki et l’invitation adressée à Abiy Ahmed ne garantissent toutefois ni rencontre bilatérale ni négociation. Pour l’instant, l’IGAD et l’Union africaine appellent à la retenue, tandis que les relations officielles entre Addis-Abeba et Asmara restent rompues.
La portée continentale de cette crise tient aussi au rôle particulier de l’Éthiopie, qui accueille le siège de l’Union africaine, et à la position stratégique de la mer Rouge pour les échanges entre l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Asie. Le prochain repère sera le sommet de Moscou : il faudra voir si une médiation prend forme et si les deux gouvernements acceptent de rouvrir un canal de dialogue. En attendant, la rhétorique de partenariat coexiste avec des accusations de soutien armé et une mise en garde publique, sans signe confirmé de désescalade.