Le Tigré, toujours pris entre paix fragile et réarmement politique
À Addis-Abeba, le souvenir de la guerre du nord de l’Éthiopie n’a pas disparu. Il suffit d’une manifestation, d’un communiqué ou d’une accusation de recrutement forcé pour raviver une crainte simple : celle de voir le Tigré retomber dans une logique de mobilisation armée alors que la population cherche encore à se relever. La région reste un point de friction majeur entre le pouvoir fédéral, installé à Addis-Abeba, et les dirigeants tigréens, dans un pays où la sortie de guerre demeure incomplète.
Le contexte est encore plus sensible parce que le Tigré reste au cœur de la séquence ouverte par l’accord de Pretoria, signé en novembre 2022 pour faire taire les armes après le conflit de 2020-2022. Depuis, la région n’a pas retrouvé une normalité politique stable. Le TPLF, formation dominante du Tigré, reste contesté par le pouvoir fédéral, tandis que des tensions persistent autour du retour des déplacés, du contrôle administratif et de la sécurité locale.
Des accusations croisées autour d’un recrutement forcé
Le point de départ de la nouvelle alerte est précis. Le 6 juillet 2026, Human Rights Watch a affirmé que les autorités tigréennes recrutaient de force des civils depuis au moins avril, y compris des enfants âgés de 15 ans dans certains cas documentés. L’organisation parle d’enlèvements, de fouilles nocturnes, d’arrestations dans la rue et dans les mines d’or, et décrit un climat de peur dans la région. Cette information a ensuite été reprise et relayée par d’autres acteurs, dont l’agence nationale éthiopienne et l’Ethiopian Human Rights Council, qui a demandé l’arrêt immédiat de cette campagne.
Face à ces accusations, les proches du TPLF démentent une stratégie de mobilisation illégale. Le parti rejette l’idée d’une conscription forcée organisée par ses structures. De son côté, le camp opposé insiste sur le risque d’une nouvelle guerre. Le 18 juillet, lors d’un rassemblement à Meskel Square, à Addis-Abeba, des participants ont demandé la fin des enlèvements et du recrutement forcé, en accusant la direction tigréenne de mettre en danger la paix régionale. L’agence publique éthiopienne a présenté cette marche comme une mobilisation citoyenne contre la répression et les abductions.
Dans ce climat, l’ancien responsable tigréen Getachew Reda, désormais ministre au niveau fédéral et figure de l’aile opposée au TPLF, a dénoncé le 7 juillet un enrôlement qu’il juge inhumain et destructeur. Son intervention montre à quel point la fracture tigréenne n’oppose pas seulement Addis-Abeba à Mekele, mais aussi des camps tigréens rivaux, chacun cherchant à incarner la paix ou la légitimité politique. Cette rivalité interne affaiblit encore la cohésion d’une région déjà éprouvée par la guerre, les déplacements et les pertes économiques.
Ce que cette tension change pour l’Éthiopie et pour la région
Pour les habitants, l’enjeu est concret. Une reprise des hostilités fermerait encore davantage les voies de retour des déplacés, compliquerait l’accès à l’emploi et aggraverait l’insécurité dans une région où de nombreux jeunes ont déjà connu la guerre, la séparation familiale et la précarité. Pour les autorités fédérales, l’équation est différente : il s’agit de préserver la souveraineté de l’État, de contenir toute remobilisation armée et d’éviter que le Tigré ne redevienne un foyer de déstabilisation à la frontière nord du pays.
Le dossier dépasse toutefois le seul cadre éthiopien. Le nord du pays touche l’Érythrée, tandis que la région appartient à un espace où les équilibres sont déjà fragiles. L’IGAD, organisation régionale de la Corne de l’Afrique, suit de près les risques de contagion sécuritaire. Une rechute du Tigré aurait des effets sur les flux de déplacés, sur les échanges transfrontaliers et sur les marges de manœuvre diplomatiques d’Addis-Abeba dans toute la région. Le précédent de 2020 rappelle aussi qu’une crise locale peut vite prendre une dimension régionale.
La portée continentale est claire. L’Éthiopie abrite le siège de l’Union africaine, mais elle reste exposée à des tensions internes qui fragilisent son poids diplomatique. Tant que la question du Tigré ne sera pas stabilisée, chaque discours martial, chaque accusation de recrutement forcé et chaque contre-accusation continueront de peser sur la crédibilité du compromis de Pretoria. Les prochaines semaines diront si la séquence actuelle reste une guerre des mots, ou si elle débouche sur une nouvelle phase de confrontation politique et sécuritaire.