Un manuscrit, et bien plus qu’un objet de vitrine

À Addis-Abeba, la question n’est pas seulement de savoir qui peut acheter un manuscrit rare. Elle touche à la mémoire, à la souveraineté culturelle et à la manière dont l’histoire éthiopienne circule hors du pays. Quand un ouvrage liturgique associé à l’empereur Tewodros II apparaît sur un marché international, il ravive une blessure ancienne : celle des biens emportés après la campagne de Maqdala en 1868.

Le débat dépasse donc le seul cercle des spécialistes du livre ancien. En Éthiopie, les manuscrits en guèze ne sont pas des curiosités érudites. Ils relient les Églises, les monastères, les archives familiales et l’État à une histoire longue, écrite et illustrée. C’est aussi pour cela que le patrimoine écrit est devenu un enjeu public, au même titre que les sites classés ou les musées nationaux.

Ce qui s’est joué à Abou Dhabi

Le Salon international du livre d’Abou Dhabi s’est tenu du 13 au 18 septembre 2026 à l’ADNEC Centre Abu Dhabi. C’est dans ce cadre que l’ouvrage, décrit par son vendeur comme un manuscrit éthiopien d’exception, a été proposé à la vente avec un prix indicatif de 250 000 euros. Le calendrier de la foire a été confirmé par les organisateurs émiratis, ce qui explique la visibilité internationale de cette mise en vente.

Selon la présentation commerciale consultée, le manuscrit, rédigé en guèze, daterait du premier tiers du XVIIIe siècle et contiendrait les évangiles de Luc et de Jean, avec une riche reliure et un important décor peint. Le vendeur le relie à la bibliothèque de Tewodros II, puis à la prise de Maqdala par les troupes britanniques du général Charles Napier en 1868. Cette provenance correspond au cadre historique documenté par plusieurs institutions muséales britanniques et par des recherches universitaires sur les manuscrits de Maqdala.

Le point sensible est là : un objet lié à une spoliation de guerre ne peut pas être traité comme une pièce ordinaire du commerce international, surtout quand son ancrage éthiopien est public et revendiqué. Les institutions éthiopiennes ont justement considéré que l’opération devait être bloquée. Le quotidien Capital rapporte que l’Autorité du patrimoine éthiopien a engagé des discussions de haut niveau pour empêcher la vente. Le même média indique que son directeur général, Abebaw Ayalew, a rejeté l’idée d’un rachat commercial.

Pourquoi Addis-Abeba refuse la logique du “prix préférentiel”

Le cœur du désaccord est politique autant que juridique. D’un côté, le marchand propose une sortie commerciale, présentée comme un geste de bonne volonté. De l’autre, Addis-Abeba défend une lecture fondée sur le retour patrimonial, pas sur une transaction. Pour les autorités éthiopiennes, payer pour récupérer un bien issu d’un contexte de dépossession reviendrait à normaliser la circulation marchande d’un héritage contesté.

Cette position s’appuie aussi sur un appareil institutionnel plus solide qu’il y a quelques années. Le pays dispose d’un cadre légal pour lutter contre l’exportation illicite des biens culturels, et il multiplie les démarches de rapatriement. Addis Media Network a récemment fait état d’un effort diplomatique accru pour ramener au pays des trésors conservés à l’étranger, tandis que le gouvernement souligne la place du patrimoine dans sa stratégie touristique et nationale.

Dans ce dossier, la société civile et les chercheurs éthiopiens jouent aussi un rôle. L’historien britanno-éthiopien Alula Pankhurst, cité par la presse éthiopienne, soutient que ce type d’objet ne doit pas être réduit à une marchandise et qu’il doit revenir au Musée national d’Éthiopie. Cette lecture trouve un écho large, car la question du patrimoine n’est plus réservée aux diplomates : elle touche les écoles, les universités, les Églises et les archives publiques.

Les chiffres avancés par les autorités montrent l’ampleur du chantier. Selon les médias éthiopiens relayant l’Autorité du patrimoine, 17 manuscrits spirituels ont récemment été restitués et plus de 67 objets exportés illégalement auraient été rapatriés depuis le lancement de la campagne, il y a sept ans. Ces données doivent être lues comme des bilans institutionnels, mais elles confirment une tendance nette : l’Éthiopie a fait du retour de ses œuvres une politique suivie, pas un simple slogan.

Une affaire éthiopienne, mais une question africaine

Le dossier résonne bien au-delà d’Addis-Abeba. À l’échelle du continent, il rappelle que la restitution ne concerne pas seulement les bronzes, les statues ou les masques. Les manuscrits, les livres liturgiques et les archives ont la même valeur historique. Ils racontent des États, des religions, des langues et des savoirs. Leur dispersion prive les pays africains d’outils de recherche, d’enseignement et de transmission.

Le cas éthiopien est particulièrement sensible parce qu’il s’inscrit dans une histoire de résistance intellectuelle et religieuse ancienne. Le guèze, langue liturgique sémitique, reste un marqueur de continuité culturelle. Les manuscrits enluminés ne servent pas seulement à admirer un passé prestigieux ; ils permettent aussi de comprendre les dynasties, les circulations savantes et les réseaux monastiques de la Corne de l’Afrique. C’est donc un enjeu de connaissance, mais aussi de dignité nationale.

La suite se jouera sur deux fronts. D’abord, la capacité d’Addis-Abeba à maintenir la pression diplomatique et juridique face aux détenteurs privés. Ensuite, la place que l’UA, les réseaux de musées et les institutions patrimoniales africaines donneront à la restitution des manuscrits dans leurs propres priorités. Pour l’Éthiopie, comme pour d’autres pays africains, la bataille ne porte plus seulement sur des objets. Elle porte sur le droit de garder, d’étudier et de transmettre sa propre mémoire.