Un engrais utilisé dans les champs français révèle une dépendance peu visible : en 2025, près de six tonnes d’urée importées sur dix venaient d’Égypte et d’Algérie. La possibilité d’un arrêt des livraisons algériennes met aujourd’hui cette concentration à l’épreuve, sur fond de tensions diplomatiques entre Paris et Alger.
L’enjeu dépasse le seul commerce bilatéral. Il touche aux coûts des exploitations agricoles françaises, à la disponibilité des intrants et à la place des producteurs d’Afrique du Nord dans les chaînes d’approvisionnement européennes.
Deux producteurs nord-africains au cœur des achats français
L’urée est un engrais azoté largement employé en agriculture. Sa fabrication repose sur l’ammoniac, produit à partir de gaz naturel. Les pays disposant d’un accès compétitif au gaz et d’usines proches des ports peuvent donc approvisionner les marchés extérieurs à des coûts avantageux.
Selon les données douanières 2025 de la plateforme WITS de la Banque mondiale, la France a importé 631 031 tonnes d’urée d’Égypte et 480 989 tonnes d’Algérie. Ces volumes représentent ensemble environ 59 % des importations françaises de ce produit. Une analyse indépendante des flux commerciaux confirme que l’Égypte et l’Algérie figuraient parmi les deux principaux fournisseurs de la France cette année-là.
Cette place s’appuie sur des capacités industrielles conséquentes. En Égypte, plusieurs entreprises produisent des engrais azotés. Misr Fertilizers Production Company, dite MOPCO, a déclaré avoir fabriqué 1,718 million de tonnes d’urée en 2024, dont 947 000 tonnes exportées. L’entreprise indique que l’Europe a absorbé 89 % de ses exportations d’urée cette année-là.
En Algérie, le complexe Sorfert, situé dans la région d’Arzew, dispose d’une capacité nominale annuelle de 1,3 million de tonnes d’urée. Ses installations portuaires facilitent l’expédition vers les marchés étrangers. Ces chiffres décrivent des capacités et des résultats industriels ; ils ne garantissent pas que les volumes puissent être redirigés rapidement vers un acheteur donné.
Une restriction annoncée, mais pas encore clarifiée officiellement
Le 23 octobre 2026, Reuters a rapporté, citant des sources diplomatiques et industrielles, que des producteurs algériens auraient reçu pour instruction de suspendre les exportations d’urée vers la France. La chaîne qatarie Al Jazeera a également relayé cette information. Au moment de ces publications, aucune annonce officielle algérienne n’était citée, et le ministère français des Affaires étrangères disait ne pas avoir reçu de notification.
Il faut donc distinguer une consigne rapportée par des sources de terrain d’une mesure officiellement publiée et de ses effets commerciaux réels. Les informations disponibles ne permettent pas d’établir la durée d’une éventuelle suspension, les entreprises concernées ni le calendrier d’application. Le motif avancé s’inscrit dans la dégradation des relations franco-algériennes, mais le lien précis entre cette décision présumée et les tensions diplomatiques reste à attribuer aux sources qui la rapportent.
Cette prudence importe pour les agriculteurs et les négociants. Une annonce ne signifie pas automatiquement que les cargaisons déjà contractualisées sont annulées, ni que les stocks disponibles sont épuisés. Les effets dépendront notamment des contrats, des calendriers d’expédition et des solutions de remplacement mobilisables.
Le gaz avantage les producteurs du sud de la Méditerranée
Le gaz naturel constitue une matière première essentielle pour fabriquer l’ammoniac, puis l’urée. Les conditions d’approvisionnement en énergie pèsent donc fortement sur les coûts des producteurs. Des contrats gaziers de long terme et la proximité des ports peuvent renforcer la compétitivité des usines égyptiennes et algériennes.
À l’inverse, les fabricants européens ont subi les coûts élevés de l’énergie. Dans son plan d’action sur les engrais adopté le 19 mai 2026, la Commission européenne indique que le gaz représente environ 70 % des coûts de production des engrais azotés. Elle cherche à soutenir la production dans l’Union et à réduire la dépendance aux importations, tout en préservant l’accès des agriculteurs à des intrants abordables.
Cette orientation répond à une vulnérabilité industrielle, mais elle crée aussi un arbitrage. Des règles environnementales plus strictes peuvent influencer le coût des produits importés et les choix des acheteurs. Le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne, entré dans sa phase définitive le 1er janvier 2026, introduit des obligations liées aux émissions pour certains produits importés, dont les engrais concernés. Son effet concret dépendra des règles applicables, des émissions déclarées et de leur mise en œuvre.
Les conséquences se jouent aussi dans les campagnes
Si les livraisons algériennes diminuaient durablement, les importateurs français pourraient rechercher d’autres fournisseurs. Les Pays-Bas et la Belgique figurent déjà dans les flux commerciaux. Le Nigeria a également fourni de l’urée à la France, mais les quelque 48 000 tonnes importées en 2025 restent très en deçà des volumes égyptiens ou algériens. Ces données ne suffisent pas à déterminer la capacité de chacun à augmenter ses ventes à court terme.
Pour les producteurs agricoles français, une offre plus tendue pourrait se traduire par des prix plus élevés ou une incertitude accrue au moment des achats. L’effet ne serait pas uniforme : il dépendrait des cultures, des stocks, du calendrier des apports et du pouvoir de négociation de chaque exploitation. Les négociants et les distributeurs, eux, devraient composer avec les délais d’approvisionnement et les coûts de transport.
La question concerne aussi les producteurs des pays fournisseurs. Les ventes à l’étranger apportent des débouchés et des recettes aux entreprises égyptiennes et algériennes. Mais les choix d’exportation s’inscrivent dans des économies où l’accès au gaz, les besoins des marchés intérieurs et les priorités industrielles comptent également. Il serait donc réducteur de présenter ces pays comme de simples réservoirs destinés à répondre aux besoins européens.
Un test pour les relations commerciales euro-africaines
L’épisode rappelle qu’une tension politique entre deux États peut se répercuter sur une chaîne d’approvisionnement agricole. Pour la France, la dépendance ne tient pas seulement à la part d’un pays dans les importations : elle tient aussi à la concentration des achats sur un petit nombre de producteurs et au temps nécessaire pour remplacer leurs volumes.
À l’échelle européenne, le plan d’action de Bruxelles et l’application du mécanisme carbone seront à suivre avec les décisions des fabricants et des importateurs. Pour l’Égypte et l’Algérie, l’évolution des contrats, des exportations et des relations commerciales avec l’Union européenne donnera des indications sur la solidité de leurs débouchés. À ce stade, la suspension rapportée le 23 octobre reste à clarifier officiellement ; son ampleur et sa durée ne sont pas établies.