Une usine installée loin de Lomé ne se décide pas sur la seule base d’un avantage fiscal. Il lui faut aussi de l’électricité, des routes, des travailleurs formés et des fournisseurs à proximité. C’est à cette équation que le Togo veut répondre en refondant les règles de ses zones économiques spéciales.

Le gouvernement a adopté le projet de loi le 22 octobre 2026, en Conseil des ministres à Lomé. Le texte doit encore être examiné par le Parlement. Il prévoit plusieurs types de zones et des avantages fiscaux modulés selon leur emplacement. L’objectif affiché : attirer davantage d’activités industrielles hors du Grand Lomé et renforcer leurs retombées dans l’économie togolaise.

Un régime ancien, concentré autour de la capitale

Le Togo dispose d’un régime de zone franche industrielle depuis 1989. Révisé en 2011, il a soutenu des entreprises tournées vers l’exportation. Mais les investissements se sont largement concentrés dans le Grand Lomé, où se trouvent le port, les principaux services et une grande partie des infrastructures économiques.

Le Conseil des ministres présente aussi un autre point faible : les liens entre les entreprises agréées et les fournisseurs du pays restent limités. Une usine peut exporter sans acheter beaucoup de matières premières locales, sans faire appel à un réseau étendu de sous-traitants togolais ou sans transmettre suffisamment de compétences. Dans ce cas, l’activité et les emplois existent, mais une part des gains reste isolée du reste de l’économie.

Les chiffres disponibles donnent une indication de l’ampleur du dispositif, mais ils ne sont pas uniformes. Le compte rendu gouvernemental de mars 2026 faisait état de 141 entreprises agréées depuis la création du régime, dont 91 encore en activité, et d’environ 19 000 emplois directs occupés par des Togolais. La page de l’Agence de promotion des investissements et de la zone franche affiche, elle, des données différentes : 74 entreprises en activité et 25 autres en cours d’installation. Les périmètres ou dates de mise à jour peuvent varier ; ces chiffres ne doivent donc pas être confondus.

Des incitations liées au lieu et aux retombées

Le nouveau projet entend conditionner les avantages fiscaux et les limiter dans le temps. Leur niveau varierait notamment selon la localisation des projets. Les critères précis, ainsi que les durées d’exonération, ne sont pas encore détaillés publiquement. Ils devront être définis dans la suite du processus législatif et réglementaire.

Le texte annoncé met également l’accent sur le contenu local, c’est-à-dire la place des entreprises, des travailleurs et des ressources du pays dans les activités des investisseurs. Il vise la formation professionnelle, la création d’emplois qualifiés et la transformation au Togo de matières premières produites localement. Pour les autorités, il s’agit de rendre les aides publiques plus directement liées aux bénéfices économiques attendus.

Cette orientation pose une question concrète : comment attirer une entreprise dans une région où les infrastructures sont moins développées, sans lui demander de supporter seule les coûts d’accès à l’énergie, au transport et aux services logistiques ? Une incitation fiscale peut améliorer la rentabilité d’un projet. Elle ne remplace ni une alimentation électrique fiable, ni une route praticable, ni une formation adaptée aux postes proposés.

Adétikopé, vitrine et point de comparaison

La Plateforme industrielle d’Adétikopé, lancée en 2021 au nord de Lomé, illustre à la fois le potentiel et la difficulté de cette stratégie. Selon les données communiquées pour juin 2026, elle avait attiré plus de 350 milliards de francs CFA d’investissements cumulés et comptait 6 580 emplois directs. Sur 25 entreprises partenaires, 12 étaient alors opérationnelles. Plusieurs travaillent dans la transformation du soja, du karité et de la noix de cajou, ainsi que dans le textile.

Ces activités peuvent créer des débouchés pour les producteurs, les transporteurs et les prestataires locaux. Mais leur effet dépend des contrats réellement conclus avec les acteurs togolais, de la part de la production transformée sur place et de la stabilité des emplois. Le nombre d’investissements annoncés, à lui seul, ne permet pas de mesurer ces retombées.

Déplacer les implantations vers l’intérieur du pays pourrait ouvrir de nouveaux marchés aux fournisseurs et rapprocher certaines unités des bassins de production agricole. Les effets ne seraient toutefois pas identiques partout. Les entreprises bénéficieraient des aides et des infrastructures disponibles ; les travailleurs et petites entreprises locales ne profiteraient de l’essor industriel que si l’accès aux emplois, aux marchés et à la formation leur est effectivement ouvert.

Un enjeu aussi régional

Le Togo est membre de la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et de l’UEMOA, l’union monétaire et économique de plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest. Sa politique industrielle s’inscrit donc dans un espace où les marchandises, les investisseurs et les chaînes d’approvisionnement dépassent les frontières nationales. En novembre 2024, la CEDEAO avait déjà réuni à Lomé un groupe de travail consacré à un cadre commun pour les zones économiques spéciales de la région.

Pour le Togo, une meilleure répartition territoriale des usines peut renforcer l’activité nationale et les échanges avec les pays voisins. Mais des règles fiscales trop généreuses ou peu lisibles peuvent aussi compliquer la concurrence entre territoires et entre entreprises. La transparence des critères d’agrément, la durée des avantages et l’évaluation des emplois créés compteront donc autant que l’annonce de nouvelles zones.

La prochaine étape est parlementaire. Ensuite, l’application du texte dira si les incitations orientent réellement les projets vers plusieurs régions, ou si les infrastructures et les services continuent de ramener l’essentiel des investissements vers Lomé. C’est aussi là que se mesurera la promesse centrale de la réforme : transformer les avantages accordés aux industriels en activité durable pour les entreprises et les travailleurs togolais.