Un compteur plus précis peut améliorer les comptes d’un fournisseur sans réduire la facture d’un ménage. Aux Comores, cette différence nourrit le débat autour de la modernisation de la Société nationale d’électricité (SONELEC) : l’entreprise dit mieux recouvrer ses recettes, tandis que des consommateurs dénoncent une hausse brutale de leurs dépenses.
Un réseau à redresser, des ménages qui réclament des réponses
À Moroni comme dans les autres îles de l’Union des Comores, l’électricité est un service essentiel pour les foyers, les commerces et les activités publiques. Mais l’entreprise publique a traversé des difficultés de trésorerie. Elles ont notamment compliqué le financement du carburant nécessaire à la production. La disponibilité du courant et la solidité financière de SONELEC restent donc liées.
Le chantier des compteurs s’inscrit dans une réforme plus large du secteur. Le gouvernement a lancé depuis 2024 un programme de remplacement des anciens appareils par des compteurs prépayés. Un document de la Banque mondiale indique que plus de 103 000 compteurs ont été acquis, soit environ 80 % des clients de SONELEC, et que leur déploiement est en cours. La Banque africaine de développement décrit également les compteurs prépayés comme un outil de maîtrise de la consommation et de recouvrement commercial.
Ces appareils enregistrent l’électricité consommée et permettent de créditer le compteur avant usage. Ils peuvent aider le fournisseur à mieux suivre les paiements. En revanche, leur installation ne suffit pas, à elle seule, à démontrer que chaque facture est exacte ni que le tarif est devenu plus abordable.
Un bilan financier contesté sur son interprétation
Après vingt mois à la tête de l’entreprise, le directeur général, Moumini Soilahoudine, présente une amélioration de la trésorerie, des recettes mieux sécurisées et une disponibilité accrue du courant. Il précise toutefois que les 100 millions de francs comoriens cités dans le bilan ne représentent pas un bénéfice net : SONELEC doit encore couvrir des charges importantes.
La direction défend le nouveau comptage comme un moyen de facturer au plus près de la consommation réelle. Elle soutient que ces équipements ne rendent pas l’électricité plus chère. Cette distinction est importante : un appareil peut améliorer la mesure et le recouvrement sans modifier le prix unitaire de l’électricité. Mais si les clients paient désormais des consommations auparavant mal mesurées ou insuffisamment facturées, leurs dépenses immédiates peuvent tout de même augmenter.
La Fédération comorienne des consommateurs (FCC) conteste les explications de l’entreprise. Sa responsable administrative, Tahamida Mzé, affirme que des foyers voient leur crédit s’épuiser deux à trois fois plus vite, sans changement notable de leurs habitudes ni nouvel équipement. Elle évoque le cas d’un ménage dont une recharge de 10 000 francs comoriens ne durerait plus qu’une dizaine de jours, et estime que certains coûts mensuels auraient doublé ou triplé. Ces montants et comparaisons restent des déclarations de la FCC : les éléments disponibles ne permettent pas de les vérifier indépendamment pour l’ensemble des abonnés.
La question décisive : qui vérifie les compteurs ?
Le désaccord porte donc autant sur la méthode de contrôle que sur le prix de l’électricité. La FCC met en doute les tests attribués au service de métrologie et demande un audit indépendant, ainsi que la suspension des nouveaux compteurs. La direction répond que SONELEC a effectué les tests, puis transmis les résultats au service de métrologie, qui ne disposerait pas de l’équipement nécessaire pour conduire ses propres vérifications.
Cette réponse laisse une question de confiance sans réponse complète : une mesure contrôlée par le fournisseur suffit-elle à rassurer les clients lorsqu’ils contestent précisément les relevés ? Un audit indépendant, publié avec sa méthode, ses échantillons et ses résultats, permettrait de comparer les anciens et nouveaux appareils et d’examiner les écarts signalés. Il pourrait aussi distinguer une hausse liée à une mesure plus exacte d’un défaut de compteur, d’un problème de paramétrage ou d’une évolution de la consommation.
L’enjeu est concret pour les budgets familiaux. Les ménages qui peuvent recharger fréquemment leur compteur absorbent plus facilement une variation de dépenses que ceux dont les revenus sont irréguliers. Les petits commerces, eux, ont besoin d’un approvisionnement assez prévisible pour intégrer l’électricité à leurs coûts. Dans les zones où le service reste moins régulier, la question n’est pas seulement celle du montant payé, mais aussi celle de l’électricité effectivement disponible en contrepartie.
Une réforme qui dépend aussi de la gouvernance
Les compteurs ne peuvent régler seuls les fragilités structurelles du secteur. La Banque mondiale cite aussi la modernisation du réseau, la réduction des pertes et l’amélioration de la gestion commerciale. La Banque africaine de développement met l’accent sur la gouvernance de SONELEC, le suivi d’objectifs de performance et la mise en place d’une régulation du secteur. Ces chantiers déterminent si les recettes supplémentaires se traduisent en maintenance et en meilleure desserte, plutôt qu’en un simple transfert de charges vers les usagers.
À l’échelle régionale, les Comores se trouvent dans l’espace de l’Afrique de l’Est. Le dossier rejoint des enjeux communs à de nombreux systèmes électriques du continent : sécuriser les recettes, financer les infrastructures et rendre le service plus fiable, tout en protégeant les consommateurs. Il ne s’agit pas d’opposer modernisation et pouvoir d’achat. La crédibilité de la réforme dépendra de la capacité des autorités comoriennes et de SONELEC à rendre les contrôles transparents, à expliquer les factures et à documenter les progrès du réseau.
Pour l’heure, deux affirmations coexistent sans vérification publique indépendante présentée dans les éléments disponibles : la direction assure que les compteurs mesurent mieux la consommation, et la FCC rapporte une hausse importante des dépenses pour certains foyers. La publication d’un audit et de données comparables par île et par type de client serait déterminante pour établir l’ampleur du phénomène. Le redressement financier revendiqué par SONELEC ne convaincra durablement que s’il s’accompagne de preuves compréhensibles pour les Comoriens.