Peut-on parler des divisions du monde sans se détourner de celles de son propre pays ? L’artiste bissau-guinéen Nú Barreto fait de cette question un fil conducteur. Son travail relie les fractures politiques, la mémoire collective et la possibilité de continuer à vivre ensemble.

Des drapeaux aux fractures politiques

Né à São Domingos, en Guinée-Bissau, Nú Barreto développe depuis plusieurs décennies une œuvre faite de peinture, de dessin et de collage. Ses figures souvent fragmentées évoquent les tensions sociales et politiques. Elles ne décrivent pas seulement des crises : elles interrogent les mécanismes qui opposent les individus et les sociétés.

Lors de l’édition 2025 de la foire AKAA, à Paris, l’artiste a présenté un diptyque autour des divisions aux États-Unis et de la résurgence de logiques impérialistes. Le drapeau américain y apparaît inversé et privé de ses étoiles. Ce choix visuel déplace un symbole de puissance. Il invite à regarder autrement les rapports de force et leurs effets.

« Je suis un artiste qui n’appartient pas simplement au continent africain, mais aussi un artiste qui s’occupe du monde », dit-il. Cette ambition ne gomme pas son ancrage bissau-guinéen. Elle part au contraire d’une expérience située pour aborder des questions qui traversent plusieurs sociétés.

Le procédé du diptyque met deux images en regard. Il peut faire apparaître une opposition, mais aussi une relation entre les éléments. Chez Barreto, cette forme accompagne une interrogation récurrente : comment reconnaître les divisions sans les tenir pour irréversibles ?

Une œuvre qui regarde aussi la Guinée-Bissau

Cette question a déjà pris une forme directement africaine dans la série « Les États désunis d’Afrique ». L’artiste y interpelle les dirigeants du continent sur leurs pratiques du pouvoir et sur les divisions qu’elles peuvent entretenir. Le titre détourne une formule connue, mais l’enjeu est concret : que devient le lien collectif lorsque les institutions et les responsables politiques l’affaiblissent ?

Ce regard résonne en Guinée-Bissau, pays d’Afrique de l’Ouest dont la vie politique a connu des tensions institutionnelles répétées. En 2025, des désaccords sur le calendrier électoral et des divisions entre acteurs politiques ont précédé les élections générales du 23 novembre. La mission d’observation de l’Union africaine a relevé un manque de consensus sur l’organisation du processus, malgré une participation politique au scrutin.

Trois jours après le vote, le 26 novembre 2025, des militaires ont annoncé la prise de contrôle du pays et la suspension des institutions et du processus électoral. L’Union africaine et la CEDEAO ont condamné le changement anticonstitutionnel de pouvoir. Ce contexte rappelle que la cohésion nationale ne se résume pas à un symbole : elle dépend aussi de la confiance dans les institutions, des règles communes et de la possibilité pour les citoyens de faire entendre leur voix.

La CEDEAO, organisation régionale d’Afrique de l’Ouest chargée notamment de favoriser la coopération et la stabilité entre ses États membres, suit de près les crises politiques de la région. Pour les Bissau-Guinéens, ces tensions se vivent différemment selon les lieux et les activités : les décisions nationales pèsent sur la vie quotidienne à Bissau comme dans les régions, et sur les acteurs politiques autant que sur les artistes, les associations et les commerces.

Faire exister des lieux de création à Bissau

La réflexion de Barreto ne s’arrête pas aux tableaux. Il s’investit aussi dans le développement culturel de son pays d’origine. En 2025, la première Biennale d’art et de culture de Guinée-Bissau, MoAC Biss, a organisé des activités dans plusieurs lieux de Bissau. L’artiste y a assuré le commissariat des arts plastiques et visuels.

La biennale a réuni expositions, musique, littérature, cinéma, arts de la scène et débats. Son programme associait des créateurs bissau-guinéens et des participants venus d’autres pays. L’objectif affiché était de soutenir la création contemporaine et de favoriser les échanges. La manifestation a ainsi proposé un espace de rencontre dans la capitale, au-delà des circuits habituels des foires et des galeries étrangères.

Cette initiative compte parce qu’une scène artistique ne se construit pas uniquement par la reconnaissance internationale de quelques artistes. Elle a aussi besoin de lieux où le public peut découvrir des œuvres, où les jeunes créateurs peuvent présenter leur travail et où les professionnels peuvent nouer des collaborations. Une biennale ne résout pas à elle seule les difficultés d’un secteur culturel. Elle peut toutefois contribuer à rendre ces activités visibles et à créer des occasions de transmission.

La portée de MoAC Biss dépasse donc la programmation d’un événement. Elle pose une question de moyens et de continuité : comment installer dans la durée des espaces de création, de formation et de dialogue ? La réponse dépendra notamment de la capacité des acteurs culturels et de leurs partenaires à maintenir ces liens après la première édition.

Relier les scènes sans réduire l’Afrique à une seule voix

La présence de Nú Barreto à AKAA illustre une autre dimension de ce parcours : la circulation des œuvres entre le continent et les scènes internationales. Cette visibilité peut ouvrir des possibilités de diffusion. Elle ne remplace cependant pas la construction d’un public et d’infrastructures artistiques en Guinée-Bissau.

Son travail refuse aussi l’idée qu’un artiste africain devrait parler uniquement de son pays ou d’une identité assignée. En abordant les États-Unis, l’impérialisme et les divisions africaines, Barreto revendique une place dans les débats mondiaux, sans effacer son origine. Cette posture rappelle que les artistes du continent ne sont pas de simples témoins de réalités locales : ils en proposent des lectures et dialoguent avec d’autres expériences.

À 60 ans, l’artiste insiste sur la transmission et sur sa confiance dans la capacité des humains à « refaire le monde dans le bon sens ». La formule exprime une espérance, mais aussi une responsabilité : nommer les fractures, questionner le pouvoir et créer des espaces où la discussion reste possible. En Guinée-Bissau, l’avenir de la biennale et la continuité des activités culturelles à Bissau seront des repères concrets pour mesurer si cette ambition peut s’inscrire dans le temps.