Qui choisit les images qui racontent une histoire, et celles qui restent hors champ ? À Paris, la foire AKAA met en présence des artistes qui déplacent le regard sur les femmes, les héritages et les liens entre Afrique, Europe et Caraïbes. Leurs œuvres ne cherchent pas une identité unique : elles font coexister des mémoires et des formes souvent séparées.

Une foire parisienne, des histoires qui circulent

La 11e édition d’AKAA, pour « Also Known As Africa », se tient du 23 au 25 octobre 2026 au Carreau du Temple, à Paris. La foire rassemble des artistes et des galeries autour de créations africaines et afrodescendantes. Elle se déroule en France, mais les trajectoires présentées relient plusieurs territoires, sans les confondre.

Cette circulation compte. Maya-Inès Touam, artiste franco-algérienne née à Paris, travaille entre des références méditerranéennes, africaines et européennes. Tania Arancia, artiste textile guadeloupéenne, mène pour sa part une recherche entre son île des Caraïbes et deux pays d’Afrique de l’Ouest : le Sénégal et le Ghana. Ces parcours rappellent que les échanges artistiques ne suivent pas uniquement les frontières nationales. Ils passent aussi par les diasporas, les histoires familiales et les pratiques transmises.

Les œuvres des deux artistes sont présentées ici à travers leurs démarches respectives. Elles ne résument ni les scènes artistiques du Maghreb, ni celles du Sénégal, du Ghana ou de la Guadeloupe. Elles offrent plutôt des points d’entrée singuliers sur la mémoire et la représentation.

Réorganiser les images et les récits

Dans le travail de Maya-Inès Touam, les objets et les compositions visuelles portent une histoire. L’artiste reprend notamment des codes de la nature morte européenne et du retable, une structure souvent associée à l’art religieux. Elle les transforme en y intégrant des objets, des motifs et des références liés à ses héritages algériens et africains. Le décalage invite à regarder autrement ce que les musées et l’histoire de l’art ont longtemps classé séparément.

Ses compositions ne se limitent pas à juxtaposer des éléments de différentes cultures. Elles interrogent leur provenance, leur déplacement et les récits qu’on leur associe. Un objet peut ainsi devenir le support d’une mémoire familiale, d’une histoire collective ou d’une réflexion sur la manière dont certaines cultures sont représentées. La Fondation H, qui a présenté son travail autour de l’exil et des objets de mémoire, décrit une démarche attentive aux récits migratoires et à la place accordée aux femmes.

Cette approche modifie aussi la place des femmes dans l’image. Elles ne sont pas seulement des figures observées ou des symboles. Elles peuvent devenir des sujets qui portent leur propre histoire, dans des œuvres où l’intime rejoint les questions de transmission et d’identité. Le regard ne se contente donc pas de demander qui est représenté. Il examine aussi qui compose l’image et quels héritages cette composition rend visibles.

Le textile comme archive vivante

Tania Arancia part d’un autre médium : le textile. Formée à l’École Duperré, à Paris, l’artiste et designer guadeloupéenne explore le tissage comme une manière de raconter des liens entre culture, histoire personnelle et mémoire collective. Son projet de recherche l’a menée au Sénégal et au Ghana, à la rencontre de traditions de tissage ouest-africaines.

Dans ses créations, différentes matières et techniques se croisent : fibres textiles, archives personnelles et cyanotype, une méthode d’impression qui produit des images bleues à partir d’un procédé photosensible. Le tissu n’est pas un simple support décoratif. Il garde la trace d’un geste, d’une recherche ou d’un souvenir. En associant savoir-faire textile et archives intimes, Arancia construit un langage où l’histoire familiale peut dialoguer avec des formes de transmission plus larges.

Son parcours ne place pas la Guadeloupe et l’Afrique de l’Ouest dans une relation uniforme. Il part d’une recherche située, menée entre plusieurs territoires et traditions. La présentation du projet par l’artiste décrit cette exploration du lien entre tissage et identité, ainsi que son travail de terrain au Sénégal et au Ghana. Les techniques rencontrées deviennent des éléments de dialogue, plutôt que des motifs détachés de leur contexte.

Qui raconte, qui transmet ?

Les deux démarches se rejoignent sur un point : elles traitent les objets, les images et les matières comme des porteurs de récits. Mais elles ne le font pas de la même façon. Touam travaille notamment par composition photographique et déplacement des codes visuels. Arancia mobilise le tissage, les fibres et l’archive. Cette différence évite de réduire des pratiques distinctes à une seule esthétique dite « africaine ».

Leur présence dans une foire parisienne soulève aussi une question concrète : comment les œuvres circulent-elles, et qui les rend visibles ? Une foire peut ouvrir des espaces de rencontre entre artistes, galeries et publics. Elle ne résout pas, à elle seule, les inégalités de reconnaissance ou les débats sur la conservation et l’interprétation des œuvres. Le contexte de présentation compte donc autant que l’objet exposé : les histoires liées à une œuvre ne se résument pas au lieu où elle est montrée.

Pour les publics, ces propositions offrent plusieurs portes d’entrée. On peut y voir une réflexion sur la place des femmes dans les récits artistiques, mais aussi sur la manière dont les héritages se transforment au fil des migrations et des échanges. La représentation ne consiste pas seulement à ajouter de nouveaux visages. Elle implique de déplacer les cadres et de laisser apparaître des histoires jusque-là reléguées au second plan.

Des trajectoires singulières, un enjeu plus vaste

AKAA se déroule en France, tandis que les références des artistes traversent notamment l’Algérie, le Sénégal, le Ghana et la Guadeloupe. Ce croisement ne constitue pas un panorama général des scènes de ces territoires. Il montre plutôt comment des artistes construisent leurs propres méthodes à partir d’histoires situées, sans séparer création contemporaine, mémoire et transmission.

À l’échelle de la foire, l’enjeu est aussi celui de la visibilité : quelles œuvres entrent dans les espaces d’exposition et les collections, et avec quels récits ? Le rendez-vous de Paris, organisé sur trois jours, donne un cadre de rencontre à ces questions. Les démarches de Touam et d’Arancia rappellent toutefois qu’aucune foire ne peut résumer les circulations artistiques entre le continent africain et ses diasporas. Leur portée tient précisément à la singularité des histoires qu’elles font émerger.