Pour un équipementier étranger, la Tunisie offre déjà un accès industriel aux marchés européens. Mais une visite de prospection ne garantit ni usine ni emplois nouveaux : l’enjeu est désormais de convertir les échanges avec les entreprises locales en partenariats concrets.
Une filière tournée vers l’Europe
Le 19 octobre 2026, une délégation du groupe allemand Scherdel a rencontré la Tunisian Automotive Association (TAA), qui fédère des acteurs du secteur automobile. La Chambre tuniso-allemande de l’industrie et du commerce (AHK Tunisie) et la coopération allemande GIZ ont contribué à organiser la visite. Les discussions ont porté sur les capacités de production tunisiennes et les possibilités de collaboration avec des fabricants locaux.
Scherdel fabrique notamment des ressorts techniques, des pièces métalliques de précision et des systèmes d’assemblage. Ces composants peuvent servir à l’industrie automobile, mais la TAA n’a annoncé ni commande, ni partenariat signé, ni décision d’implantation. À ce stade, il s’agit d’une démarche exploratoire, pas d’un investissement confirmé.
Cette visite s’inscrit dans une prospection plus large. En janvier 2026, le groupe avait rencontré l’Agence de promotion de l’investissement extérieur, FIPA-Tunisia, pour examiner les possibilités d’investissement, les compétences disponibles et les conditions d’accueil. La TAA avait également fait état d’une première visite de Scherdel en avril. Ces étapes montrent un intérêt suivi, sans permettre de conclure qu’un projet est imminent.
Le débouché européen explique une partie de l’attrait de la filière. Selon les chiffres sectoriels communiqués par la TAA et relayés par plusieurs médias tunisiens, les exportations automobiles auraient atteint environ 3,9 milliards d’euros en 2025. L’Allemagne en aurait reçu 37 %, devant la France, la Roumanie et l’Italie. Ces données sectorielles ne sont pas ventilées dans les statistiques générales du commerce extérieur de l’Institut national de la statistique (INS) : elles doivent donc rester attribuées à la TAA.
Des exportations solides, une dépendance à surveiller
La relation commerciale dépasse l’automobile. En 2025, l’Union européenne a absorbé 69,9 % des exportations totales tunisiennes, selon l’INS. Les ventes tunisiennes vers l’Allemagne ont progressé de 10,7 % sur un an. Ces données confirment le poids du marché européen, mais ne valident pas à elles seules la répartition par pays des exportations automobiles avancée par la TAA.
Cette concentration présente deux faces. Elle donne aux fournisseurs tunisiens des débouchés proches et les relie à des chaînes de production européennes. En contrepartie, elle expose les entreprises aux ralentissements de leurs principaux clients et aux changements de normes ou de stratégies d’approvisionnement en Europe. Pour les fournisseurs locaux, une nouvelle relation commerciale peut apporter des commandes et des compétences ; elle ne garantit toutefois pas que la valeur ajoutée, la recherche ou la propriété industrielle restent en Tunisie.
Le secteur ne se résume pas à l’assemblage de véhicules. Il regroupe des entreprises spécialisées dans les composants et les équipements, qui exportent une grande partie de leur production. Pour attirer un fabricant comme Scherdel, la question décisive sera donc la capacité à offrir des partenaires qualifiés, des délais fiables, une logistique adaptée et une main-d’œuvre formée aux besoins précis des donneurs d’ordre.
Compétences et infrastructures au cœur du pari
Les autorités tunisiennes cherchent à renforcer ces conditions d’accueil. Le 23 juin 2026, le ministère de l’Emploi a annoncé des accords avec la TAA et six entreprises du secteur pour favoriser le recrutement d’environ 1 700 demandeurs d’emploi durant l’année. Il s’agit d’un objectif de recrutement annoncé, non d’un bilan d’embauches déjà réalisées. Les autorités visent par ailleurs 60 000 emplois dans la filière à l’horizon 2030.
La formation compte autant que le nombre de postes. Les besoins d’un fabricant de composants métalliques ne sont pas identiques à ceux d’une entreprise spécialisée dans le câblage ou l’électronique. Pour les travailleurs, la montée en gamme peut ouvrir des débouchés plus qualifiés ; pour les industriels, elle réduit le risque de ne pas trouver les compétences recherchées. Encore faut-il que les formations suivent l’évolution des procédés et que les emplois annoncés se concrétisent dans plusieurs régions, et pas uniquement autour de Tunis.
Le projet Automotive Smart City s’inscrit dans cette même ambition. Présenté dans le cadre du pacte de compétitivité automobile 2022-2027, il vise à attirer près d’un milliard de dinars pour la fabrication de véhicules électriques et intelligents, ainsi que 300 millions de dinars pour deux projets de composants. Ces sommes sont des objectifs annoncés lors de travaux préparatoires, et non des investissements déjà engagés. La différence est essentielle pour mesurer les progrès réels.
Le défi est de transformer ces objectifs en sites opérationnels, en contrats et en emplois durables. Les entreprises implantées dans les pôles industriels peuvent bénéficier d’un environnement de fournisseurs et de compétences. Les zones moins connectées aux infrastructures risquent, elles, de profiter plus lentement de cette dynamique. La répartition géographique des activités sera donc un indicateur concret de la portée sociale de la stratégie.
Un enjeu tunisien, avec une portée régionale
Pour la Tunisie, l’enjeu dépasse l’arrivée éventuelle d’un seul groupe allemand. La filière cherche à progresser dans des chaînes de valeur où les normes, la qualité et la capacité d’innovation pèsent autant que les coûts. Le pacte de compétitivité signé en 2022 entre les pouvoirs publics et les professionnels du secteur fixe un cadre de coopération autour de l’infrastructure, de la formation, de la recherche et du développement.
À l’échelle nord-africaine, le dossier concerne aussi la capacité des pays de la région à attirer des activités industrielles et à développer des fournisseurs locaux. L’Union du Maghreb arabe, qui réunit notamment la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Libye et la Mauritanie, constitue un cadre régional, même si les échanges économiques maghrébins restent limités. Pour l’instant, rien n’indique que la prospection de Scherdel inclue une stratégie régionale : le premier enjeu demeure la concrétisation éventuelle d’un partenariat en Tunisie.
Les prochaines étapes à observer sont précises : annonce d’un accord commercial, création d’une entité locale, calendrier d’investissement ou recrutement. D’ici là, la visite témoigne d’un intérêt pour l’écosystème tunisien, pas encore d’une décision d’y produire. La différence entre ces deux stades dira si les atouts d’exportation et les ambitions industrielles du pays se traduisent en capacités nouvelles.
Sources consultées : communiqué de la Tunisian Automotive Association sur la rencontre du 19 octobre, compte rendu de la TAA sur la visite de Scherdel en avril 2026, annonce de FIPA-Tunisia sur la mission exploratoire de janvier, statistiques de commerce extérieur de l’INS pour 2025, entretien d’Express FM avec la direction de la TAA sur les débouchés automobiles, compte rendu tunisien des travaux préparatoires de l’Automotive Smart City et rapport de l’Organisation mondiale du commerce sur la politique commerciale tunisienne.