Une carte peut être exacte dans ses chiffres et rester difficile d’accès si ses noms, sa légende et ses explications ne parlent pas aux personnes qui la consultent. Depuis Lomé, le Togo veut prolonger le débat sur la représentation du monde en rendant une carte de superficies égales disponible dans plusieurs langues africaines.
De la résolution de l’ONU aux usages quotidiens
Le 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté la résolution « Correct the Map », présentée par le Togo au nom du Groupe africain. Le texte a recueilli 164 voix pour, une contre et six abstentions. Il encourage l’utilisation de projections cartographiques qui représentent plus fidèlement la superficie relative des continents, notamment dans l’éducation et les médias. Il ne bannit pas la projection de Mercator et n’impose pas une carte unique, précise l’ONU dans son compte rendu du vote.
La projection Equal Earth, au cœur du projet de traduction, est une façon de représenter une Terre sphérique sur une surface plane en conservant les proportions de superficie. Comme toute projection plane, elle déforme certains aspects du globe : elle ne préserve pas simultanément les formes, les angles et les distances. Le choix dépend donc de ce qu’une carte cherche à montrer. Equal Earth est particulièrement adaptée lorsque la comparaison des superficies importe.
Pour le Togo, l’étape suivante est pratique : traduire les noms de pays, de villes, de mers et d’autres repères, mais aussi la légende et une notice pédagogique. Chaque équipe devra justifier ses choix dans un glossaire, notamment pour la terminologie et l’orthographe. Le ministère des Affaires étrangères a ouvert l’appel aux traducteurs, linguistes, enseignants, chercheurs, universités, associations et membres de la diaspora maîtrisant les langues concernées.
La liste mentionne notamment le haoussa, le yoruba, le wolof, le lingala, le zoulou, le malgache, l’éwé, le kabyè et le kotokoli. D’autres langues africaines peuvent être proposées. Une version en kiswahili est déjà en cours, selon les informations communiquées sur l’initiative. Les dossiers sont attendus au plus tard le 30 décembre 2026 ; les équipes sélectionnées doivent être annoncées le 15 janvier 2027, pour une remise des traductions à la fin février.
Traduire, c’est aussi décider comment nommer
Le barème annoncé accorde 65 % de la note à la maîtrise écrite de la langue, 20 % à l’expérience en traduction et 15 % à l’ancrage auprès des communautés qui l’utilisent. Le ministère prévoit une rémunération forfaitaire pour chaque langue retenue, sans en avoir précisé le montant dans les informations disponibles. Les cartes et leurs contenus pédagogiques doivent ensuite être diffusés gratuitement sous licence ouverte, notamment aux écoles, aux médias, aux administrations et aux plateformes numériques.
Cette méthode reconnaît que traduire une carte ne consiste pas seulement à remplacer un mot par un autre. Les noms géographiques peuvent avoir plusieurs formes, varier selon les régions ou s’écrire de différentes manières. Un glossaire partagé et une validation par des locuteurs sont donc essentiels pour que le résultat soit compréhensible et réutilisable. Le poids attribué à l’ancrage communautaire dans la sélection va dans ce sens ; il ne garantit toutefois pas, à lui seul, que toutes les variantes seront représentées.
L’enjeu dépasse l’image des continents. Une carte utilisée à l’école ou sur un écran aide à fixer des repères : où se trouvent les pays, comment se situent les régions et quelles superficies comparer. Des contenus accessibles dans les langues réellement parlées peuvent élargir les publics capables de les consulter et de les transmettre. Mais leur adoption dépendra aussi de leur disponibilité dans des formats adaptés, de leur reprise par les enseignants et les médias, et de la facilité avec laquelle les versions pourront être mises à jour.
Un chantier qui rejoint les priorités linguistiques africaines
Le projet s’inscrit dans un contexte continental où la diversité linguistique est à la fois une réalité quotidienne et un enjeu d’accès au savoir. L’Académie africaine des langues, organe spécialisé de l’Union africaine installé à Bamako, a pour mandat de promouvoir les langues africaines et le multilinguisme, notamment dans l’éducation. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a également appelé les États à renforcer l’usage des langues locales dans l’apprentissage et la communication autour de la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à faciliter les échanges entre pays.
Cette ambition suppose de traiter les langues comme des outils de production et de circulation des connaissances, sans les réduire à des symboles identitaires. Elle implique aussi des choix concrets : qui harmonise les termes, qui vérifie les traductions et comment tenir compte des usages transfrontaliers. Le haoussa, le wolof, le lingala ou le kiswahili dépassent les frontières nationales ; leur diffusion peut ainsi donner au projet une portée régionale, au-delà du seul cadre togolais.
La résolution de l’ONU ouvre un espace de discussion, mais son application repose sur les États, les établissements scolaires, les médias et les acteurs du numérique. La démarche togolaise cherche à relier cette décision internationale à des supports utilisables localement. Son résultat se mesurera moins au nombre de langues annoncées qu’à la qualité des versions produites, à leur accès libre et à leur présence effective dans les outils d’apprentissage et d’information.
Les prochaines étapes sont désormais datées : clôture des candidatures le 30 décembre 2026, annonce des équipes le 15 janvier 2027 et livraison attendue fin février. Elles permettront d’évaluer si cette initiative portée depuis Lomé peut transformer un débat cartographique en ressource pédagogique durable, conçue avec les communautés linguistiques africaines.
Pour comprendre les enjeux, consulter la présentation de la résolution par le Bureau du conseiller spécial des Nations unies pour l’Afrique, les résolutions adoptées par l’Assemblée générale, la mission de l’Académie africaine des langues et la résolution africaine sur les langues locales dans l’apprentissage et les échanges.